—D'abord, vous, capitaine, vous êtes plus fort que mon père; et puis tous les viveurs parlent comme vous jusqu'au jour où ... et ils ne reviennent pas le lendemain dire au médecin prudent: «Vous aviez raison, docteur.» Quand je vois mon père faire ce qu'il y a de plus mauvais et de plus dangereux pour lui, il est bien naturel que je le prévienne. Je serais un mauvais fils si j'agissais autrement.

Mme Roland désolée intervint à son tour: —Voyons, Pierre, qu'est-ce que tu as? Pour une fois, ça ne lui fera pas de mal. Songe quelle fête pour lui, pour nous. Tu vas gâter tout son plaisir et nous chagriner tous. C'est vilain, ce que tu fais là!

Il murmura en haussant les épaules:

—Qu'il fasse ce qu'il voudra, je l'ai prévenu.

Mais le père Roland ne buvait pas. Il regardait son verre, son verre plein de vin lumineux et clair, dont l'âme légère, l'âme enivrante s'envolait par petites bulles venues du fond et montant, pressées et rapides, s'évaporer à la surface; il le regardait avec une méfiance de renard qui trouve une poule morte et flaire un piège.

Il demanda, en hésitant:

—Tu crois que ça me ferait beaucoup de mal?

Pierre eut un remords et se reprocha de faire souffrir les autres de sa mauvaise humeur:

—Non, va, pour une fois, tu peux le boire; mais n'en abuse point et n'en prends pas l'habitude.

Alors le père Roland leva son verre sans se décider encore à le porter à sa bouche. Il le contemplait douloureusement, avec envie et avec crainte; puis il le flaira, le goûta, le but par petits coups, en les savourant, le coeur plein d'angoisse, de faiblesse et de gourmandise, puis de regrets, dès qu'il eut absorbé la dernière goutte.