Le contact glacé de la neige, où ses jambes nues entraient parfois jusqu'aux genoux, lui donna soudain une énergie désespérée. Elle n'avait pas froid, bien que toute découverte; elle ne sentait plus rien tant la convulsion de son âme avait engourdi son corps, et elle courait, blanche comme la terre.
Elle suivit la grande allée, traversa le bosquet, franchit le fossé et partit à travers la lande.
Pas de lune; les étoiles luisaient comme une semaille de feu dans le noir du ciel; mais la plaine était claire cependant, d'une blancheur terne, d'une immobilité figée, d'un silence infini.
Jeanne allait vite, sans souffler, sans savoir, sans réfléchir à rien. Et soudain elle se trouva au bord de la falaise. Elle s'arrêta net, par instinct, et s'accroupit, vidée de toute pensée et de toute volonté.
Dans le trou sombre devant elle la mer, invisible et muette, exhalait l'odeur salée de ses varechs à marée basse.
Elle demeura là longtemps, inerte d'esprit comme de corps; puis, tout à coup, elle se mit à trembler, mais à trembler follement comme une voile qu'agite le vent. Ses bras, ses mains, ses pieds secoués par une force invincible palpitaient, vibraient de sursauts précipités; et la connaissance lui revint brusquement, claire et poignante.
Puis des visions anciennes passèrent devant ses yeux; cette promenade avec lui dans le bateau du père Lastique, leur causerie, son amour naissant, le baptême de la barque; puis elle remonta plus loin jusqu'à cette nuit bercée de rêves à son arrivée aux Peuples. Et maintenant! maintenant! Oh! sa vie était cassée, toute joie finie, toute attente impossible; et l'épouvantable avenir plein de tortures, de trahisons et de désespoirs lui apparut. Autant mourir, ce serait fini tout de suite.
Mais une voix criait au loin:
— C'est ici, voilà ses pas; vite, vite, par ici!
C'était Julien qui la cherchait.