— Quel brave homme que ce géant!
Et Julien, qui conduisait, répliqua:
— Oui, mais il ne se tient pas toujours assez devant le monde.
Huit jours après ils se rendirent chez les Coutelier, qui passaient pour la première famille noble de la province. Leur domaine de Reminil touchait au gros bourg de Cany. Le château neuf bâti sous Louis XIV était caché dans le parc magnifique entouré de murs. On voyait, sur une hauteur, les ruines de l'ancien château. Des valets en tenue firent entrer les visiteurs dans une grande pièce imposante. Tout au milieu, une espèce de colonne supportait une coupe immense de la manufacture de Sèvres, et, dans le socle, une lettre autographe du roi, défendue par une plaque de cristal, invitait le marquis Léopold-Hervé-Joseph-Germer de Varneville, de Rollebosc de Coutelier, à recevoir ce don du souverain.
Jeanne et Julien considéraient ce présent royal quand entrèrent le marquis et la marquise. La femme était poudrée, aimable par fonction, et maniérée par désir de sembler condescendante. L'homme, gros personnage à cheveux blancs relevés droit sur la tête, mettait en ses gestes, en sa voix, en toute son attitude, une hauteur qui disait son importance.
C'étaient de ces gens à étiquette dont l'esprit, les sentiments et les paroles semblent toujours sur des échasses.
Ils parlaient seuls, sans attendre les réponses, souriant d'un air indifférent, semblaient toujours accomplir la fonction, imposée par leur naissance, de recevoir avec politesse les petits nobles des environs.
Jeanne et Julien, perclus, s'efforçaient de plaire, gênés de rester davantage, inhabiles à se retirer; mais la marquise termina elle-même la visite, naturellement, simplement, en arrêtant à point la conversation comme une reine polie qui donne congé.
En revenant, Julien dit:
— Si tu veux, nous bornerons là nos visites; moi, les Fourville me suffisent.