Un matelot s'approcha pour offrir du poisson, et Jeanne acheta une barbue qu'elle voulait rapporter elle-même aux Peuples.
Alors l'homme proposa ses services pour des promenades en mer, répétant son nom coup sur coup afin de le faire bien entrer dans les mémoires: «Lastique, Joséphin Lastique.»
Le baron promit de ne pas l'oublier.
Ils reprirent le chemin du château.
Comme le gros poisson fatiguait Jeanne, elle lui passa dans les ouïes la canne de son père, dont chacun d'eux prit un bout; et ils allaient gaiement en remontant la côte, bavardant comme deux enfants, le front au vent et les yeux brillants, tandis que la barbue, qui lassait peu à peu leurs bras, balayait l'herbe de sa queue grasse.
— II —
Une vie charmante et libre commença pour Jeanne. Elle lisait, rêvait et vagabondait, toute seule, aux environs. Elle errait à pas lents le long des routes, l'esprit parti dans les rêves; ou bien, elle descendait, en gambadant, les petites vallées tortueuses, dont les deux croupes portaient, comme une chape d'or, une toison de fleurs d'ajoncs. Leur odeur forte et douce, exaspérée par la chaleur, la grisait à la façon d'un vin parfumé; et, au bruit lointain des vagues roulant sur une plage, une houle berçait son esprit.
Une mollesse, parfois, la faisait s'étendre sur l'herbe drue d'une pente; et parfois, lorsqu'elle apercevait tout à coup, au détour du val, dans un entonnoir de gazon, un triangle de mer bleue étincelante au soleil, avec une voile à l'horizon, il lui venait des joies désordonnées, comme à l'approche mystérieuse de bonheurs planant sur elle.
Un amour de la solitude l'envahissait dans la douceur de ce frais pays et dans le calme des horizons arrondis, et elle restait si longtemps assise sur le sommet des collines que des petits lapins sauvages passaient en bondissant à ses pieds.
Elle se mettait souvent à courir sur la falaise, fouettée par l'air léger des côtes, toute vibrante d'une jouissance exquise à se mouvoir sans fatigue, comme les poissons dans l'eau ou les hirondelles dans l'air.