Alors, de l'horizon, une fraîcheur accourut; un frisson plissa le sein mouvant de l'eau, comme si l'astre englouti eût jeté sur le monde un soupir d'apaisement.

Le crépuscule fut court; la nuit se déploya, criblée d'astres. Le père Lastique prit les rames; et on s'aperçut que la mer était phosphorescente. Jeanne et le vicomte, côte à côte, regardaient ces lueurs mouvantes que la barque laissait derrière elle. Ils ne songeaient presque plus, contemplant vaguement, aspirant le soir dans un bien-être délicieux; et comme Jeanne avait une main appuyée sur le banc, un doigt de son voisin se posa, comme par hasard, contre sa peau; elle ne remua point, surprise, heureuse, et confuse de ce contact si léger.

Quand elle fut rentrée le soir, dans sa chambre, elle se sentit étrangement remuée, et tellement attendrie que tout lui donnait envie de pleurer. Elle regarda sa pendule, pensa que la petite abeille battait à la façon d'un coeur, d'un coeur ami; qu'elle serait le témoin de toute sa vie, qu'elle accompagnerait ses joies et ses chagrins de ce tic-tac vif et régulier; et elle arrêta la mouche dorée pour mettre un baiser sur ses ailes. Elle aurait embrassé n'importe quoi. Elle se souvint d'avoir caché dans le fond d'un tiroir une vieille poupée d'autrefois; elle la rechercha, la revit avec la joie qu'on a en retrouvant des amies adorées; et, la serrant contre sa poitrine, elle cribla de baisers ardents les joues peintes et la filasse frisée du joujou.

Et, tout en le gardant en ses bras, elle songea.

Était-ce bien LUI l'époux promis par mille voix secrètes, qu'une Providence souverainement bonne avait ainsi jeté sur sa route? Était-ce bien l'être créé pour elle, à qui elle dévouerait son existence? Étaient-ils ces deux prédestinés dont les tendresses, se joignant, devaient s'étreindre, se mêler indissolublement, engendrer L'AMOUR?

Elle n'avait point encore ces élans tumultueux de tout son être, ces ravissements fous, ces soulèvements profonds qu'elle croyait être la passion; il lui semblait cependant qu'elle commençait à l'aimer; car elle se sentait parfois toute défaillante en pensant à lui; et elle y pensait sans cesse. Sa présence lui remuait le coeur; elle rougissait et pâlissait en rencontrant son regard, et frissonnait en entendant sa voix.

Elle dormit bien peu cette nuit-là.

Alors, de jour en jour, le troublant désir d'aimer l'envahit davantage. Elle se consultait sans cesse, consultait aussi les marguerites, les nuages, des pièces de monnaie jetées en l'air.

Or, un soir, son père lui dit:

— Fais-toi belle, demain matin.