La berline, au grand trot des deux chevaux, dévala rondement sur le quai, longea la ligne des grands navires dont les mâts, les vergues, les cordages se dressaient tristement dans le ciel ruisselant, comme des arbres dépouillés; puis elle s'engagea sur le long boulevard du mont Riboudet.
Bientôt, on traversa les prairies; et, de temps en temps, un saule noyé, les branches tombantes, avec un abandonnement de cadavre, se dessinait gravement à travers un brouillard d'eau. Les fers des chevaux clapotaient et les quatre roues faisaient des soleils de boue.
On se taisait; les esprits eux-mêmes semblaient mouillés comme la terre. Petite mère, se renversant, appuya sa tête et ferma les paupières. Le baron considérait d'un oeil morne les campagnes monotones et trempées. Rosalie, un paquet sur les genoux, songeait de cette songerie animale des gens du peuple. Mais Jeanne, sous ce ruissellement tiède, se sentait revivre ainsi qu'une plante enfermée qu'on vient de remettre à l'air; et l'épaisseur de sa joie, comme un feuillage, abritait son coeur de la tristesse. Bien qu'elle ne parlât pas, elle avait envie de chanter, de tendre au- dehors sa main pour l'emplir d'eau qu'elle boirait; et elle jouissait d'être emportée au grand trot des chevaux, de voir la désolation des paysages, et de se sentir à l'abri au milieu de cette inondation.
Et, sous la pluie acharnée, les croupes luisantes des deux bêtes exhalaient une buée d'eau bouillante.
La baronne, peu à peu, s'endormait. Sa figure, qu'encadraient six boudins réguliers de cheveux pendillants, s'affaissa peu à peu, mollement soutenue par les trois grandes vagues de son cou, dont les dernières ondulations se perdaient dans la pleine mer de sa poitrine. Sa tête, soulevée à chaque aspiration, retombait ensuite; les joues s'enflaient, tandis que, entre ses lèvres entrouvertes, passait un ronflement sonore. Son mari se pencha sur elle, et posa doucement, dans ses mains croisées sur l'ampleur de son ventre, un petit portefeuille en cuir.
Ce toucher la réveilla; et elle considéra l'objet d'un regard noyé, avec cet hébétement des sommeils interrompus. Le portefeuille tomba, s'ouvrit. De l'or et des billets de banque s'éparpillèrent dans la calèche. Elle s'éveilla tout à fait; et la gaieté de sa fille partit en une fusée de rires.
Le baron ramassa l'argent, et, le lui posant sur les genoux:
— Voici, ma chère amie, tout ce qui reste de ma ferme d'Életot. Je l'ai vendue pour faire réparer les Peuples où nous habiterons souvent désormais.
Elle compta six mille et quatre cents francs et les mit tranquillement dans sa poche.
C'était la neuvième ferme vendue ainsi, sur trente et une que leurs parents avaient laissées. Ils possédaient cependant encore environ vingt mille livres de rentes en terres qui, bien administrées, auraient facilement rendu trente mille francs par an.