Elle alla jusqu'au bosquet. Il était lamentable comme la chambre d'un mourant. La muraille verte, qui séparait et faisait secrètes les gentilles allées sinueuses, s'était éparpillée. Les arbustes emmêlés, comme une dentelle de bois fin, heurtaient les unes aux autres leurs maigres branches; et le murmure des feuilles tombées et sèches que la brise poussait, remuait, amoncelait en tas par endroits, semblait un douloureux soupir d'agonie.
De tout petits oiseaux sautaient de place en place avec un léger cri frileux, cherchant un abri.
Garantis cependant par l'épais rideau des ormes jetés en avant- garde contre le vent de mer, le tilleul et le platane encore couverts de leur parure d'été semblaient vêtus l'un de velours rouge, l'autre de soie orange, teints aussi par les premiers froids selon la nature de leur sève.
Jeanne allait et venait à pas lents dans l'avenue de petite mère, le long de la ferme des Couillard. Quelque chose l'appesantissait comme le pressentiment des longs ennuis de la vie monotone qui commençait.
Puis elle s'assit sur le talus où Julien, pour la première fois, lui avait parlé d'amour; et elle resta là, rêvassant, presque sans songer, alanguie jusqu'au coeur, avec une envie de se coucher, de dormir pour échapper à la tristesse de ce jour.
Tout à coup, elle aperçut une mouette qui traversait le ciel, emportée dans une rafale; et elle se rappela cet aigle qu'elle avait vu, là-bas, en Corse, dans le sombre val d'Ota. Elle reçut au coeur la vive secousse que donne le souvenir d'une chose bonne et finie; et elle revit brusquement l'île radieuse avec son parfum sauvage, son soleil qui mûrit les oranges et les cédrats, ses montagnes aux sommets roses, ses golfes d'azur, et ses ravins où roulent des torrents.
Alors l'humide et dur paysage qui l'entourait, avec la chute lugubre des feuilles, et les nuages gris entraînés par le vent, l'enveloppa d'une telle épaisseur de désolation qu'elle rentra pour ne point sangloter.
Petite mère, engourdie devant la cheminée, sommeillait, accoutumée à la mélancolie des journées, ne la sentant plus. Père et Julien étaient partis se promener en causant de leurs affaires. Et la nuit vint, semant de l'ombre morne dans le vaste salon, qu'éclairaient par éclats les reflets du feu.
Au-dehors, par les fenêtres, un reste de jour laissait distinguer encore cette nature sale de fin d'année et le ciel grisâtre, comme frotté de boue lui-même.
Le baron bientôt parut, suivi de Julien; dès qu'il eut pénétré dans la pièce enténébrée, il sonna, criant: