—Je vous assure,—balbutia le pauvre garçon au supplice,—je vous assure que je n’ai rien du tout...
M. de Clagny s’était approché. Il regarda avec envie le petit Fred, blotti contre la fraîche épaule de Bijou, et dit:
—Il est superbe, votre filleul!...
—Oui, n’est-ce pas?... et il m’adore!...
On annonçait le dîner. Elle donna à l’Anglaise, qui était entrée, le bébé qui s’endormait déjà. Debout devant elle, l’air maussade, le petit La Balue présentait l’angle aigu de son bras. Elle y passa difficilement sa main et, résignée, s’assit entre lui et M. Giraud, qui, fou de bonheur de se trouver près d’elle, se sentait plus que jamais décontenancé et maladroit.
Sa timidité déjà grande augmentait. Il n’osait littéralement pas dire un mot, et se désespérait de se sentir ridicule. Il n’était plus seulement amoureux de Denyse, de sa beauté, de sa grâce, de son charme si grand, il la vénérait à présent pour sa bonté qu’il jugeait infinie. Maître d’études dans un lycée, il avait un jour murmuré d’évasifs mots d’amour à la fille du proviseur, et il se souvenait, non sans effroi, du méprisant courroux avec lequel la jeune bourgeoise lui avait reproché d’oser lever sur elle ses yeux de simple pion! A cette fille riche, belle, de grande maison, il avait dit franchement, crûment, qu’il l’adorait, et pour lui répondre elle n’avait eu que d’affectueuses et douces paroles, qui décourageaient sans blesser. Et puis, il s’attristait sur lui-même, croyant bien que sa vie traversée par cet amour impossible, était troublée pour toujours.
Comment espérer, après avoir connu et aimé une femme comme mademoiselle de Courtaix, pouvoir aimer jamais la femme qu’il serait à même d’épouser? Et le pauvre garçon qui, trois semaines plus tôt, rêvait parfois d’un petit intérieur propret, tenu par une femme fraîche, insignifiante et modeste, se voyait à présent condamné à perpétuité au garni écœurant dans lequel il crèverait quelque jour entouré des photographies de Bijou, arrachées à grand’peine à Pierrot.
Au début du dîner, Denyse parla peu. Elle regardait d’un air distrait la table, et découvrait ces mille riens si amusants pour qui sait voir. Madame de Bracieux avait à sa droite M. de La Balue, qu’elle négligeait pour son vieil ami Clagny placé à sa gauche, avec qui elle ne cessait guère de causer. M. de Jonzac, assis en face de sa sœur, entre madame de la Balue et madame de Tourville, semblait modérément s’amuser, non plus que madame de Nézel qui, l’air un peu triste, répondait distraitement à ses voisins Henry de Bracieux et M. de Rueille, et regardait souvent dans la direction de Jean de Blaye placé à l’autre bout de la table, entre madame de Juzencourt et mademoiselle de La Balue. Lui, paraissait ne pas s’occuper du tout de madame de Nézel, et plusieurs fois les yeux de Bijou rencontrèrent les siens. Comme si cette rencontre l’eût gênée, elle se tourna vers le petit La Balue, et, devenue soudain aimable, se mit à causer avec animation. Alors, le regard un peu inquiet de Jean se posa tout à fait sur elle et ne la quitta plus.
VII
IL faisait au salon après le dîner une chaleur accablante. Madame de Bracieux dit: