—Puisque nous gardons votre Jeanne, j’espère que vous viendrez la voir souvent?...
Bijou demanda, s’adressant à son amie:
—Bien vrai, ça ne t’ennuie pas de rester à Bracieux?... je ne t’en voudrais pas de préférer à moi ton fiancé, tu sais?...
—Spiegel est obligé d’aller passer quelques jours à Paris,—dit M. Dubuisson,—à son retour, je viendrai avec lui chercher Jeanne...
En quittant le salon quelques instants plus tôt, Jean de Blaye éprouvait un douloureux malaise. L’innocent baiser de Bijou, ce baiser donné si franchement devant tout le monde, l’avait bouleversé, réveillant brusquement l’amour qu’il voulait endormir sous les tendres caresses de madame de Nézel.
La veille, il disait à la jeune femme qui se serrait toute frémissante contre lui: «Est-ce que je peux aimer... comme je t’aime, cette enfant que je n’ai jamais touchée du bout des doigts?...» A ce moment-là, il se sentait repris peu à peu par les sensations passionnées et profondes que son amour pour Bijou ne pouvait pas lui donner. Et voilà que, tout à coup, au lendemain même du jour où il espérait l’oubli, où il s’expliquait—à peu près calme—la cause de cet oubli, cette cause disparaissait, faisant place à un trouble très grand, qui le laissait sans force pour la lutte. Ses désirs, en se transformant, s’augmentaient, tandis que la tendre et pâle image de la maîtresse tant aimée s’éloignait, pour ne plus revenir, croyait-il. Il comprenait qu’il ne devait pas essayer plus longtemps de conserver l’amour de madame de Nézel, alors qu’il ne pouvait plus lui donner le sien. Et en pensant à cette affection si forte, où venait aux jours mauvais s’abriter son cœur, il pleura. Depuis quatre ans la jeune femme lui abandonnait toute sa vie, toute son âme, tout ce qu’il y avait en elle de délicat et de charmant. Et pendant que la tante de Bracieux, l’oncle Alexis, et les Rueille, et toute sa famille, le croyaient occupé à faire la noce, il vivait d’une vie très ignorée et très douce, organisée dans l’ombre, à côté de la vie extérieure que chacun connaissait et critiquait. C’était à ce bonheur paisible et chaud qu’il fallait renoncer! Et pourquoi?... Allait-il se décider à dire à Bijou son amour?... et, même en admettant qu’elle ne repoussât pas cet amour, était-il en situation d’épouser ce merveilleux bibelot créé pour un cadre luxueux? Bien des fois déjà il y avait songé, et toujours il s’était dit que ce serait une absurde folie. Et puis, jamais Bijou ne l’aimerait assez pour accepter cette médiocrité tranquille.
Comme il avait promis à madame de Nézel d’aller le lendemain à Pont-sur-Loire, il lui écrivit un mot pour s’excuser. En cachetant sa lettre, il pensa: «Elle ne croira pas au prétexte que je lui donne... mais elle comprendra... et c’est fini!...»
Et, soudain, il se sentit seul, très seul. Il eut la perception singulièrement nette de la vie qui allait dès lors être la sienne, et il frissonna douloureusement.
Pendant qu’il ressassait dans sa pauvre tête brisée toutes ces tristesses, Bijou, en installant Jeanne Dubuisson, affirmait:
—Tu rêves, je te dis... tu rêves!... il m’aime bien... comme on aime sa cousine... ou même sa sœur...