L'oncle Marc se leva :

— Va mettre ton chapeau… je t'emmène… et je te promets que tu auras une robe pour tantôt…

— Mais… — fit Coryse, résistant encore — mais tu es donc enragé aussi pour me faire aller là-bas?… enfin, j'irai… puisque tu le veux…

Et, sortant du salon, elle se dit en lançant un regard de reproche à Marc qui évitait de la regarder :

— Il ne veut pas rester seul avec moi comme l'autre soir… mais pourquoi ne veut-il pas, mon Dieu?…

Le vicomte emmena Chiffon chez la première couturière de Pont-sur-Sarthe ; une couturière qu'elle ne connaissait que de nom, et dont elle monta l'escalier avec respect.

Non seulement la modeste pension de Coryse ne lui permettait pas de se faire habiller chez madame Bertin, mais la marquise elle-même n'employait pas la grande couturière. Totalement dénuée de goût ; incapable de discerner la grâce d'une robe bien coupée de la laideur d'une robe mal faite ; ne comprenant que les différences des couleurs ou des garnitures et s'inquiétant uniquement des étoffes, la toilette féminine se réduisait pour elle à «ce qui fait de l'effet» ou «n'en fait pas». Quand elle avait dit, en parlant d'une robe ou d'un chiffonnage quelconque : «Ça ne fait aucun effet!» peu importait que ce chiffonnage fût délicieux, il était déclaré quantité négligeable et, en l'apercevant quelque jour sur une femme bien mise, elle s'écriait : «C'est étonnant!… madame X… qui dépense tant d'argent pour sa toilette!… elle a toujours des choses qui ne font aucun effet!…» Pour elle, les tailleurs et les couturières qui font payer cher leur façon, étaient «des voleurs». Elle n'admettait que le prix commercial de l'étoffe et la quantité de mètres qu'il en fallait employer, et il eût été parfaitement inutile de lui expliquer que la coupe changeait tout.

De même elle était en art. Jamais — disait-elle — elle ne comprendrait que, même parmi les gens très riches, il s'en trouvât d'assez fous pour payer quinze mille francs un portrait, alors qu'à côté on pouvait l'avoir pour deux mille, et souvent même «plus embelli!» Un roman, s'il n'était pas bourré de faits et d'intrigues, lui paraissait «bien creux». Et elle déclarait volontiers qu'elle ne comprenait pas «qu'on pût aimer Loti qui manque absolument d'imagination».

Donc madame de Bray achetait des étoffes et faisait faire, chez des ouvrières borgnes de Pont-sur-Sarthe, des robes qui allaient épouvantablement. Chiffon employait le même système et arrivait au même résultat, sauf que les étoffes étaient mieux choisies et la forme très simple, toujours la même, une sorte de blouse russe, vague, où se devinait à peine son petit corps élégant.

Quand l'oncle Marc entra suivi de sa nièce dans le salon de madame Bertin, Coryse fut très surprise de voir qu'il était connu des vendeuses. Et, tout de suite, sa petite tête se mit à travailler.