Voyant que Marc ne bougeait pas, elle demanda :
— Vous n'entrez pas… monsieur le vicomte?…
L'oncle Marc suivit la couturière et s'assit dans un coin du salon d'essayage, où déjà Chiffon sortant de sa robe étalée à ses pieds apparaissait toute fine, en petit jupon court et en jersey de soie, le jersey auquel elle attachait ses bas.
Jamais le vieil oncle de Launay, chargé de diriger l'éducation physique de l'enfant, n'avait permis qu'elle portât ni corset, ni jarretières, ni bottines.
Il déclarait ces objets de toilette laids et malsains. Rien — affirmait-il — ne déprime les formes et les chairs tant que les corsets et les jarretières, et n'abîme la cheville et le cou-de-pied tant que les bottines. Il admettait, à la rigueur, le corset et la bottine pour dissimuler des imperfections ; la jarretière, jamais! Chiffon avait donc poussé librement, et quand, à douze ans, sa mère en la reprenant chez elle avait voulu, selon son expression, «lui faire une taille», la petite, incapable de supporter aucune gêne, s'était débattue avec une si extraordinaire violence qu'on avait dû céder. Chiffon, d'ailleurs, raisonnait son refus de «se déformer exprès».
— Je veux — disait-elle — être moi… avec la taille que le bon Dieu m'a donnée… et qui est ma taille à moi… je ne veux pas copier celle de la voisine!… je ne dis pas que je suis mieux, mais je m'aime mieux comme je suis!… au moins, j'ai pas l'air d'avoir avalé une canne!…
Et, regardant furtivement la taille de madame de Bray, elle concluait :
— Je trouve qu'une grosse poitrine et des grosses hanches avec une taille fine… c'est horrible!… ça a l'air d'un oreiller noué par le milieu…
Quand Chiffon eut passé la petite robe très simple, aux jupes superposées et nuageuses tombant toutes droites, et dont le corsage froncé drapait bien son buste élégant et solide, madame Bertin s'écria :
— Elle va, cette robe!… il n'y a pas trois points à y faire!… du reste, aux jolies tailles, tout va… et mademoiselle a une taille!… n'est-ce pas, monsieur le vicomte?…