§ 1.
Pourquoi la légende de Tûan mac Cairill a-t-elle été inventée?
Quand Hésiode, dans les Travaux et les Jours, esquisse rapidement l'histoire des trois premières races: de la race d'or, de la race d'argent et de la race d'airain, qui se sont succédé sur la terre, et qui ont chacune péri avant la création de la race suivante et sans laisser de postérité, il ne se demande pas comment le souvenir de chacune de ces races et de leur histoire a pu parvenir jusqu'à lui. Dans le domaine poétique de la mythologie, un Grec ne s'embarrassait pas de si peu. Les Irlandais, en hommes sérieux, ont traité les choses moins légèrement.
Comme la race d'or, comme la race d'argent, comme la race d'airain en Grèce, la race de Partholon, celle de Némed, celle des Tûatha Dê Danann se sont succédé en Irlande; la première avait disparu quand est arrivée la seconde, la seconde s'était éteinte quand est arrivée la troisième. Vaincus par les ancêtres des Irlandais modernes, la troisième race, celle des Tûatha Dê Danann, s'est abritée derrière le manteau de l'invisibilité qu'elle ne dépouille plus que dans des circonstances exceptionnelles. Comment est parvenue jusqu'à nous la connaissance de ce passé lointain qui concerne des populations où les habitants actuels de l'île ne comptent pas d'ancêtres, et auxquelles, par conséquent, les traditions des familles, les traditions nationales ne peuvent remonter?
La biographie merveilleuse de Tûan mac Cairill, Tûan, fils de Carell, donnait aux Irlandais et peut-être même à toute la race celtique la solution de cette difficulté. Nous avons de cette légende une rédaction chrétienne arrangée par un auteur qui voulait faire accepter par le clergé chrétien, comme une histoire pieuse, une des plus antiques traditions païennes de ses compatriotes. Nous allons donner cette tradition telle qu'elle nous a été transmise. Nous en connaissons trois manuscrits: le Leabhar na hUidhre, écrit vers l'année 1100; le manuscrit Laud 610 de la bibliothèque bodléienne d'Oxford, quinzième siècle; et le manuscrit H. 3. 18 du Collège de la Trinité de Dublin, seizième siècle[1].
[1] Leabhar na hUidhre, p. 15–16, incomplet; Laud 610, fos 102–103; Trinity College Dublin, H. 3. 18, p. 38–39.
§ 2.
Saint Finnên et Tûan mac Cairill.
Transportons-nous au milieu du sixième siècle de notre ère. Saint Finnên vient d'arriver en Irlande avec son célèbre Evangile, qui doit être l'objet de contestations entre lui et saint Columba. Nous avons parlé de la copie de cet Evangile faite par Columba, du mécontentement de Finnên, et de sa plainte portée devant le roi Diarmait, fils de Cerball[1], qui déclara Finnên propriétaire de la copie exécutée par Columba.
Finnên fonda un monastère à Mag-bile, aujourd'hui Movilla, dans le comté de Down, en Ulster. Il alla un jour, accompagné de ses disciples, faire visite à un riche guerrier qui demeurait dans la même localité. Mais ce guerrier interdit aux clercs l'entrée de la forteresse qu'il habitait. Pour obtenir la levée de cette défense, Finnên fut obligé de recourir au moyen que la loi irlandaise mettait à la disposition des faibles quand, victimes d'une injustice, ils voulaient contraindre les forts à céder devant leur plainte désarmée. Ce moyen était le jeûne[2].
Il jeûna tout un dimanche devant la forteresse du puissant et malveillant guerrier. Celui-ci se laissa fléchir et fit ouvrir à Finnên. Sa croyance n'était pas bonne[3], dit le vieux conteur, c'est-à-dire qu'il n'était pas chrétien. Il y avait encore des païens en Irlande au sixième siècle.