[15] Si l'on accepte comme une autorité sérieuse l'article Gabur du Glossaire de Cormac (Whitley Stokes, Three irish glossaries, p. 22), gobor-chind devrait se traduire par «gens à tête de cheval.» Gobur ou gobor signifierait «cheval,» et gabur ou gabor «chèvre.» Les deux mots se distingueraient par la voyelle de la première syllabe, a quand il s'agit de la chèvre, o quand il s'agit du cheval. Mais M. Windisch fait observer, avec raison, qu'il n'y a là qu'un seul mot avec deux variantes orthographiques qui n'ont étymologiquement aucune importance (Windisch, Irische Texte, p. 385). La comparaison avec les dialectes bretons, où le sens de «chèvre» est seul usité, nous donne le droit de considérer dans gobor-chenn le sens d' «homme ou dieu à tête de chèvre» comme préférable au sens d' «homme ou dieu à tête de cheval.» Pour gobur, ou gabur, aussi écrit gobor, le sens primitif est «chèvre,» et c'est par métaphore que les poètes ont employé ce mot pour désigner le cheval.
§ 4.
L'équivalent des Fomôré dans la mythologie grecque et dans la mythologie védique.
Ce qu'il y a de plus important dans la légende des Fomôré est leur guerre contre les dieux de la lumière solaire et de la vie, c'est-à-dire contre les Tûatha Dê Danann. Monstrueux par leur taille et leur forme, puisque certains d'entre eux ont une tête de chèvre, d'autres n'ont qu'un pied et qu'une main, ils sont l'expression celtique de conceptions identiques à celles qui, dans la mythologie grecque, ont donné naissance aux monstres qui combattent les dieux solaires. La mythologie grecque nous montre Zeus combattant les géants, dont il triomphe et qu'il enchaîne[1]. Les Lestrygons, dont le héros solaire Ulysse atteint le rivage après sept jours de navigation, et qui tuent et mangent une partie de ses compagnons sont encore des géants[2], en même temps que des ancêtres de l'ogre qui cause tant d'effroi aux jeunes auditeurs de quelques-uns de nos contes.
Mais les géants ne sont pas ce qu'il y a de plus monstrueux dans la mythologie grecque, parmi les adversaires des héros qui personnifient le soleil. La Chimère, qui apparaît déjà dans l'Iliade[3], et qu'Hésiode a connue[4], avait par-devant la forme d'un lion, par derrière celle d'un dragon, au milieu celle d'une chèvre[5]. On l'imagine aussi avec trois têtes: la première de lion, la seconde de chèvre, la troisième de serpent[6]. Les monuments figurés la représentent avec une queue de serpent qui se termine par une tête, et lui donnent, en outre, deux autres têtes, l'une de lion, à la place ordinaire, l'autre de chèvre, s'élevant au milieu du corps[7]. Personne ne pouvait vaincre la Chimère, et elle causa la mort de beaucoup d'hommes par le feu qu'elle exhalait[8]; Bellérophon la tua[9].
On doit considérer, comme un doublet de la Chimère, Typhaon, né, sans père, de Héra jalouse[10]. Typhaon, fléau du genre humain, s'appelle aussi Typhôeus. De ses épaules s'élèvent cent têtes de serpent qui, toutes, ont une voix: c'est tantôt le mugissement du taureau, tantôt le rugissement du lion, tantôt le cri d'un jeune chien. Zeus le frappa de la foudre et le précipita dans le Tartare[11].
A la même famille appartiennent Python, élève de Typhaon, dragon qui faisait beaucoup de mal aux hommes, et qu'Apollon tua de ses flèches[12]; l'hydre de Lerne, au corps énorme, aux neuf têtes, qui détruisait les troupeaux, et qu'Héraclès tua avec l'aide d'Iolaüs[13].
Enfin, parmi les monstres que vainquirent les héros solaires de la mythologie grecque, on doit aussi compter le Minotaure, homme à tête de taureau, qui dévorait tous les ans quatorze jeunes Athéniens, moitié garçons et moitié filles, et qui fut tué par Thésée. Nous aurons, plus bas, occasion de revenir sur ce monstre[14].
Tous ces êtres redoutables, aux formes étranges, qui tuent les hommes, mais qui sont impuissants contre les demi-dieux tels qu'Ulysse, et dont les dieux et les demi-dieux triomphent, comme Bellérophon, Zeus, Apollon, Héraclès, Thésée, nous offrent la forme grecque de la conception indo-européenne qui, dans l'Inde, a produit les monstres Vritra et Ahi[15], et qui, en Irlande, a donné naissance aux Fomôré. Les Fomôré ont, comme eux, des formes physiques contraires aux lois ordinaires de la nature. Leur taille est au-dessus de la stature humaine; certains d'entre eux ont des cornes de chèvre, et nous devons, ce semble, reconnaître en eux les dieux cornus honorés sur le continent par les Gaulois[16]; d'autres n'ont qu'un bras et qu'un pied. Ils sont le fléau des hommes, et les races diverses qui se sont succédé en Irlande ont eu à les combattre. Nous avons déjà parlé de la bataille que Partholon leur livra.