Les Fomôré, dieux de la nuit, de la mort et du mal, sont venus en Irlande avant les Tûatha Dê Danann, ou dieux du bien, de la lumière, de la vie. En effet, les Tûatha Dê Danann n'ont point encore paru dans notre exposé, et nous verrons plus tard comment ils arrivèrent en Irlande. Mais nous avons déjà parlé à deux reprises des Fomôré; nous avons vu leurs combats contre Partholon et contre Némed[1]: les Fomôré sont donc contemporains des deux races légendaires qui ont les premières habité l'Irlande; et dans la littérature irlandaise primitive, aucun récit ne nous raconte comment ils sont venus en Irlande: C'est à une date plus récente qu'on a imaginé d'en faire une tribu de pirates arrivant par mer comme les Scandinaves et les Danois du neuvième et du dixième siècle[2]; il n'y a pas, il ne paraît avoir jamais existé de récit intitulé: «Emigration des Fomôré ou des dieux de Domna en Irlande.» Ces dieux semblent remonter à l'origine même des choses. Mais il y avait un récit où l'on voyait comment les hommes de Domna étaient venus dans cette île.
Le titre de ce récit est compris dans les deux plus anciens catalogues de la littérature épique irlandaise, dont le premier paraît, avons-nous dit, remonter aux environs de l'année 700. Ce titre, «Emigration des Fir-Bolg,» Tochomlod Fer m-Bolg, ne mentionne que le premier des trois peuples dont les Fir-Domnann étaient le principal. Mais quoique cette pièce soit perdue, les débris qui nous en ont été conservés par divers documents montrent quelle place importante y tenaient les hommes de Domna. «Cinq rois,» nous dit un poème attribué à Gilla Coemain, auteur du onzième siècle, «vinrent à travers la mer bleue dans trois flottes. L'affaire n'était pas petite; avec eux étaient les Galiôin, les Fir-Bolg et les Fir-Domnann.» Un de ces cinq rois était celui des Fir-Bolg; il s'appelait Rudraige, et occupa le nord de l'Irlande, l'Ulster. Les Fir-Domnann avaient pour eux seuls trois rois qui fondèrent chacun un royaume: le royaume de Connaught, celui de Munster septentrional et celui de Munster méridional. Enfin les Galiôin, commandés comme les Fir-Bolg par un seul roi, fondèrent le royaume de Leinster. Les cinq rois étaient frères; ils confièrent l'autorité suprême à l'un d'entre eux, au roi des Galiôin Slane[3].
[1] Voir plus haut, [p. 31] et suivante, [p. 90] et suivantes.
[2] Dans certaines compositions modernes plus politiques au fond que littéraires dans la forme, l'auteur, parlant des Fomôré, semble avoir pensé aux conquérants anglo-normands.
[3] Livre de Leinster, p. 127, col. 1, lignes 26–35. Voir, sur le même sujet, un poème attribué à Columb Cille, Livre de Leinster, p. 8, col. 2, lignes 3 et suivantes; Girauld de Cambrie, Topographia hibernica, distinctio III, chap. iv et v, dans Giraldi Cambrensis Opera, édition Dimock, vol. V, p. 144, 145; Keating, Histoire d'Irlande, édition de 1811, p. 122. Tûan mac Cairill ne dit mot de ces cinq rois. Il parle de Semion, fils de Stariat, d'où les Fir-Domnann, les Fir-Bolg et les Galiôin. Leabhar na-hUidhre, p. 16, col. 2, lignes 5–7. Semion, suivant lui, serait venu en Irlande, tandis que Gilla Coemain, le Livre des Conquêtes et les textes postérieurs n'y font arriver que ses descendants.
§ 5.
Origine des Fir-Bolg, des Fir-Domnann et des Galiôin. Doctrine primitive. Doctrine du moyen âge.
De quel pays venait cette population nouvelle? Si nous en croyons Nennius, elle arrivait d'Espagne, puisque c'est de l'Espagne, suivant lui, que l'Irlande a reçu tous ses habitants; et chez lui Espagne est la traduction évhémériste des mots celtiques qui désignaient le pays mystérieux des morts. Mais dans la doctrine qui prévalut en Irlande au onzième siècle, les Fir-Bolg, les Fir-Domnann et les Galiôin étaient partis de Grèce. Après le désastre de la tour de Conann, ceux des descendants de Némed qui, au nombre de trente, échappèrent à la mort, passèrent d'abord quelque temps en Irlande; puis, chassés par les maladies et par les exactions des Fomôré, ils renoncèrent à ce séjour désastreux et se partagèrent en trois groupes.
L'un s'établit dans les régions septentrionales de l'Europe, il devait revenir en Irlande sous le nom de Tûatha Dê Danann. Nous verrons plus loin que la doctrine celtique primitive donnait aux Tûatha Dê Danann une origine tout autre et les faisait venir du ciel. Un autre groupe s'établit en Grande-Bretagne; c'est de lui que, suivant cette légende relativement moderne, les Bretons sont descendus.
Enfin quelques-uns des descendants de Némed se réfugièrent en Grèce; mais les habitants de cette inhospitalière contrée les réduisirent en esclavage et les employèrent à un travail des plus durs. Il s'agissait de transformer des rochers en champs fertiles; et, à cet effet, ces malheureux étaient obligés de prendre de la terre dans la plaine, de la mettre dans des sacs de cuir, en irlandais bolg, et de la porter sur leur dos jusqu'au sommet des rochers. Fatigués de ce rude labeur—qui, en réalité, n'a été inventé que pour donner une étymologie au nom des Fir-Bolg,—ils se soulevèrent au nombre de cinq mille, transformèrent en bateaux les sacs de cuir dans lesquels ils avaient jusque-là transporté la terre, et ce furent ces navires qui les amenèrent en Irlande. Ces navires formaient trois flottes, et ces trois flottes arrivèrent en Irlande dans la même semaine; la première le samedi, la seconde le mardi, et la troisième le vendredi suivant[1]. Les trois peuples atteignirent la côte par ordre alphabétique: d'abord les Fir-Bolg, ensuite les Fir-Domnann, en dernier lieu les Galiôin.