§ 8.
Les trois ouvriers des Tûatha Dê Danann et les trois Cyclopes de Zeus chez Hésiode.

Gavida le forgeron et ses deux frères forment une triade dont l'origine se trouve dans un détail de la seconde bataille de Mag-Tured. On se rappelle les trois ouvriers qui fabriquaient les armes des Tûatha Dê Danann et dont l'habileté fut une des causes de la défaite des Fomôré. Le premier était Goibniu, forgeron; son nom dérive du vieil irlandais goba (au génitif gobann), «forgeron,» qui se prononce aujourd'hui gava; de là le dérivé moderne Gavida de la légende populaire. Ces trois ouvriers associés à la victoire des dieux du jour et de la vie, en irlandais Tûatha Dê Danann, contre les dieux de la nuit et de la mort, en irlandais Fomôré, sont identiques aux trois Cyclopes, Brontès, Stéropès et Argès, au courage puissant, qui donnèrent à Zeus le tonnerre et qui fabriquèrent la foudre[1], c'est-à-dire les traits qui ont assuré la victoire du dieu solaire Zeus dans son combat contre les dieux de la mort et de la nuit, que les Grecs appellent Titans[2]. On n'a pas oublié par quels procédés merveilleux, pendant la bataille de Mag-Tured, Goibniu et ses deux compagnons fabriquaient les lances dont les Tûatha Dê Danann vainqueurs perçaient les Fomôré, leurs ennemis malheureux[3].

Dans le conte populaire, le forgeron Gavida et ses deux frères sont opposés à Balor ou Balar, le guerrier fomôré, et c'est de la forge de Gavida qu'est tirée la barre de fer rouge dont Balor est mortellement frappé. Il y a là un fonds de traditions communes et une théorie dualiste en général plus développée en Irlande qu'en Grèce. Quelquefois cependant le contraire a lieu: ainsi, nous ne retrouvons pas en Irlande le doublet grec des Cyclopes, c'est-à-dire que nous n'y rencontrons pas Kottos, Obriareôs et Gyès, ces trois guerriers aux cent bras, dont le concours contribue chez Hésiode à la victoire de Zeus contre les Titans[4].

[1] Hésiode, Théogonie, vers 139–141. Cf. ibidem, vers 504, 505.

[2] Le tonnerre et la foudre sont appelés les traits, κῆλα, de Zeus aux vers 707 et 708 de la Théogonie d'Hésiode, qui font partie du récit de la bataille livrée par Zeus aux Titans.

[3] Voir plus haut, [p. 181].

[4] Hésiode, Théogonie, vers 147–159, 618–628, 644–663, 669–675, 713–718, 734, 735, 815–819. Sur Obriareôs, aussi appelé Briareôs, voyez aussi l'Iliade, livre I, vers 401–407.


CHAPITRE X.
LA RACE DE MILÉ.