—Et moi de Dieppe...

—Comment?...

—Laissez-moi parler. Les moments que j'ai à vivre sont comptés... Vous pouvez me rendre un grand service, je puis vous être utile aussi... Ne m'interrompez pas... Et d'abord sachez qu'à cinq degrés plus haut, il existe à l'ouest un détroit qui borde une grande terre où l'on trouve de l'or...

—De l'or! fit Jacques avec dédain, la gloire me suffit.

L'étranger continua:

—On m'appelait le capitaine Guillaume Dubreuil. J'ai découvert cette île... les côtes voisines... et d'autres pays encore... dès 1494 [6]... L'honneur de ma découverte, les Anglais me l'ont volé... mais vous me vengerez, n'est-ce pas?... je compte sur vous... A boire! j'ai soif... donnez-moi à boire, je vous prie.

Note 6: [(retour) ]

Voir la Fille des Indiens rouges.

Jacques approcha de ses lèvres la liqueur qui l'avait déjà ranimé.

Le patient avala difficilement une gorgée. Cette potion sembla lui rendre des forces, car il reprit d'une voix plus assurée:

—Oui, vous serez mon vengeur! Après avoir découvert ce pays et épousé une brave créature qui m'arracha aux mains des Anglais, je m'étais établi avec elle à Dieppe, où j'attendais qu'il plût au roi de m'octroyer la permission de remettre à la mer. J'attendis plus de dix ans et la permission un vint pas. Ma femme était originaire de cette île. Elle regrettait son pays, se mourait de langueur. Je résolus de la ramener au lieu de sa naissance. Mais j'avais un fils, âgé de quelques mois seulement. Mon père et ma mère désirèrent le conserver près d'eux, à Dieppe; je le leur laissai. Ma femme et moi nous nous embarquâmes sur un bateau affrété pour la pêche de la morue, et nous abordâmes à l'île, où Constance, mon épouse, avait, par sa famille, des droits souverains sur une tribu d'indigènes... Elle fut reine et je fus roi... Mais les sauvages appréhendaient que nous ne les quittassions de nouveau... Ils nous gardaient à vue... Et jamais, depuis lors, je ne pus entrer en communication avec les navires européens qui venaient, de temps en temps, faire la traite des pelleteries sur nos côtes...