Lucas se conforma ponctuellement aux instructions de Jean Morbihan. Voyant Philippe s'écarter lorsqu'on fut entré dans la forêt, il le suivit secrètement, en se faufilant, comme un chat, à travers les halliers.
Philippe s'arrêta bientôt dans une éclaircie, non loin de Stadacone. Taignoagny l'y avait précédé. Ils causèrent quelque temps, d'un ton si bas, que leurs paroles n'arrivèrent pas aux oreilles de Lucas. Il entendit seulement ces mots prononcés par Taignoagny, au moment où ils se quittèrent.
—Demain matin, avant le jour, à la grande chute. Donnacona et les autres chefs y seront avec moi. Ne manque pas de venir, mon frère.
—Je ne manquerai pas, répondit Philippe. La chute est à deux heures d'ici?
—Oui, à deux heures du temps des Faces-Pâles, repartit le sauvage.
Et ils se quittèrent.
Le gourmette rapporta fidèlement ce lambeau de conversation à Jean Morbihan.
Au milieu de la nuit suivante, celui-ci, couché sur la poupe de la Grande-Hermine, examinait, avec vigilance, ce qui se passait à bord de l'autre navire, amarré tout auprès. Soudain un capot d'échelle fut soulevé, une ombre glissa sur le pont de la Petite-Hermine, franchit l'enceinte de pieux, qui n'était pas encore achevée, et disparut dans la campagne.
—Min Gieu, voilà ce que c'est que d'avoir ouvert la cage à ces hérétiques-là, marmotta Jean Morbihan; si on avait continué de les tenir sous cadenas et verrous, ils n'ourdiraient pas de méchantes trames... Mais maître Jacques est comme ça. Il a voulu les mettre en liberté... Plutôt mettre en liberté des tigres, des lions et des serpents! Ah! si ç'avait été moi!...
Tout en agitant ces pensées dans son esprit, le brave timonier s'était jeté sur la piste de l'ombre.