Étienne Noël ouvrit, avec une clef, un coffret placé sous sa couche. Il en tira quelques feuilles de parchemin, réunies soigneusement en liasse par des rubans roses et verts. Puis, il dénoua les rubans et étala les feuillets sur la table.

Au recto du premier, servant d'enveloppe, on lisait:

CE MÉMOIRE EST DÉDIÉ A TRÈS-BELLE, TRÈS-DOUCE,
TRÈS-EXCELLENTE ET MOULT AIMÉE
DAMOISELLE ET COUSINE
CONSTANCE.

Cette dédicace était écrite en magnifiques lettres gothiques, fleurdelisées d'or.

Étienne s'assit, tourna quelques feuilles du manuscrit, les parcourut d'un air mélancolique, et, sur une page blanche, il traça les lignes suivantes:

«A bord de la Petite-Hermine, ce vingt-troisième
jour de mars mil cinq cent trente-six,»

«Combien je m'applaudis, affectionnée cousine, de cette résolution qui me fut inspirée par mon Ange gardien, de vous narrer nos faits et gestes en cette terre lointaine. Par là vous connaîtrez le fond de mon coeur, le verrez à nu, et saurez que le pauvre Étienne vous aime, ainsi que le méritez. Peut-être n'aurai-je jamais la félicité de vous remettre moi-même cet écrit, car j'ai été grièvement blessé, comme bientôt vous le dirai, et suis encore, à présent, atteint de maladie maligne; mais si le bon Dieu me refuse la grâce ineffable de revoir ma mie Constance, elle saura toutes les pensées et tous les actes de celui qui ne désire rien tant au monde que de devenir son heureux époux. Amen!

«Je vous mandais, en ma dernière missive, que mon oncle Cartier n'avait pas voulu, cette année, monter plus haut que Hochelaga. La saison était avancée, et le courant du fleuve si impétueux au point où nous avions amarré nos barques, qu'il eût été impossible de le refouler.

«Nonobstant sa décision d'aller plus loin, le capitaine-général dut ajourner l'accomplissement de ce projet à un moment plus favorable. C'est pourquoi il donna l'ordre de rallier incontinent le galion. Je vous avouerai, cousine, que lors j'eus une querelle avec un de nos passagers volontaires. Il m'insulta, sans raison; je le frappai, à grand tort. Le Seigneur tout-puissant m'en punit; car nous étant depuis battus en duel, à Stadacone, mon adversaire me bailla au travers du flanc un grand coup d'épée, dont ne suis pas encore tout à fait rétabli.

«Mais, fin de la digression! je reviens à notre voyage. Le lundi, 4 octobre, nous rentrâmes, en bonne santé, à bord de l'Émerillon; et, le 5, fîmes voile pour retourner à la province de Canada. Le 7, on fit halte et on planta une croix, sur le bord d'une rivière [51], qui coule du nord. Quatre jours après, le H, nous jetions l'ancre dans le port de Sainte-Croix, où les gens se montrèrent tout joyeux de notre arrivée, mais nous annoncèrent une lamentable nouvelle.