—Ah! dit Charles, j'entends marcher sur le pont.
C'est mon maître, je reconnais son pas.
Cartier arrivait effectivement. Il tenait à la main des rameaux d'épinette.
—Réjouis-toi, Étienne, dit-il, je viens de rencontrer Domagaia. Il était naguère affecté de cette affreuse maladie qui nous désole. Aujourd'hui je le trouve sur pieds. Je m'enquiers comment il s'est guéri, feignant que Charles Guyot était aussi atteint de la contagion, mais me gardant bien de déclarer que nos compagnons en périssaient. Il me répond que c'est avec le jus et le marc des feuilles dont voici les branches. Il faut les faire bouillir, boire un gobelet de la décoction et appliquer le résidu en manière de cataplasme tous les deux jours. Veux-tu, Étienne, que nous commencions l'épreuve par toi, car nos gens se défient des sauvages. Ils craignent le poison. Je suis assuré cependant que ce végétal n'a point de propriétés offensives...
—Oh! mon oncle, je ferai tout ce que vous désirerez! dit Étienne. Mais Lucas vous appelle...
—Oui, maître, ajouta Charles Guyot. Le gourmette est à l'article de la mort. Il veut se confesser à vous.
—Encore ce malheureux enfant! Seigneur, je vous en conjure, mettez un terme à votre courroux, ou qu'il tombe de tout son poids sur moi! s'écria Cartier.
Et, posant ses branchages sur la table, il passa de la Petite sur la Grande-Hermine.
Dans le faux-pont, le spectacle était lugubre. Des hommes hâves, décharnés, des spectres plutôt, étaient assis languissamment autour du poêle ou couchés sur les branles. Leur visage n'avait plus rien d'humain. Quelques-uns poussaient des cris sourds, déchirants.
Pâle, les traits altérés, les membres amaigris, la démarche mal assurée, Cartier lui-même semblait une ombre, au milieu de ces fantômes.