Le 21 avril, Domagaia se montra sur le bord de la rivière, accompagné de plusieurs jeunes gens, «beaux et puissants.» On l'invita à venir à bord. Il refusa. Ce refus, la présence de ces hommes inconnus réveillèrent toutes les défiances de Jacques Cartier. Aussi, quoique Domagaia lui annonçât que Donnacona était de retour et qu'il lui apporterait de la venaison le lendemain, Cartier envoya-t-il Charles Guyot à terre. C'était, de tous les Visages-Pâles, celui que les Peaux-Rouges aimaient le mieux. Guyot avait ordre d'aller à Stadacone pour observer ce qui s'y passait. Il exécuta avec adresse sa mission et marcha tout droit à la demeure de Donnacona. Mais celui-ci, prévenu de son arrivée, fit le malade et se coucha.

Pourquoi mon frère ne rend-il pas sa visite au grand chef des blancs? lui dit Guyot qui avait appris la langue du pays. Mon frère est-il indisposé contre le capitaine Cartier, qui l'attend pour boire avec lui la liqueur rouge et faire chaudière?

—Non, dit Donnacona; le chef des blancs est un grand agouhanna. Mon coeur l'aime; mais mon corps souffre. Donnacona ne peut aller le voir aujourd'hui, il y ira demain.

—Voici, reprit Charles, une hache que le chef blanc envoie à son frère le chef rouge.

—Tu lui diras que je ferai mes présents au prochain soleil, repartit Donnacona.

Guyot sortit ensuite et se transporta à la cabane de Taignoagny. Cette hutte, comme les autres du village, était si pleine d'étrangers qu'on n'y pouvait remuer.

Charles engagea Taignoagny à le suivre à bord. L'interprète fit la sourde oreille. Mais il dit au serviteur de Cartier que, «si le Capitaine consentait à prendre avec lui un seigneur du pays, nommé Agonna, qui lui avait fait déplaisir, et l'emmener en France, il ferait tout ce que voudrait ledit capitaine.»

Taignoagny se garda bien d'expliquer le motif de sa haine contre Agonna. Il lui en voulait parce que ce chef était un des favoris de Donnacona, et qu'il devait, suivant toutes probabilités, lui succéder dans la direction des affaires de Stadacone. Taignoagny était trop lâche pour se débarrasser ouvertement d'Agonna. Mais il eût été ravi que Cartier lui rendît de façon ou d'autre ce service. On verra bientôt que les détestables machinations de l'interprète tournèrent contre leur auteur.

Guyot essaya de pénétrer dans d'autres maisons. Taignoagny s'y opposa. Évidemment il se tramait quelque perfidie.

Jacques Cartier connaissait-il la Relation des faits et gestes de Fernand Cortez? On peut le supposer. Toujours est-il que le capitaine français adopta, pour se mettre en garde contre les indigènes de la Nouvelle-France, le moyen qu'avait employé le capitaine espagnol contre les naturels du Mexique. Cartier décida de s'emparer de Donnacona, Taignoagny et des principaux Canadiens. Le projet n'était pas d'exécution facile. A la force on ne pouvait songer. Il fallut ruser. Les sauvages étaient très-soupçonneux. Peut-être flairaient-ils le piège. On leur réitéra pendant plusieurs jours les invitations à faire chaudière, c'est-à-dire à banqueter. On les combla de cadeaux. Le fond de la Petite-Hermine leur fut même donné pour qu'ils en utilisassent les clous. Rien n'y faisait. Ils s'obstinaient à fuir le fort. Enfin l'habileté de Cartier l'emporta.