«La voix de Cartier fut, dit M. Garneau, perdue dans le fracas des armes et l'Amérique oubliée.
«Il fallut attendre un moment plus favorable... Ce ne fut que vers 1540 que François Ier put s'occuper sérieusement des découvertes du pilote malouin. Tout en France a des ennemis acharnés, même les choses les plus utiles. Le succès de la dernière expédition avait réveillé le parti opposé aux colonies qui fit sonner bien haut la rigueur du climat des contrées visitées par Cartier, son insalubrité qui avait fait périr d'une maladie cruelle une partie des Français. Enfin, l'absence des mines d'or et d'argent. Ces observations laissèrent d'abord une impression défavorable sur quelques esprits. Mais les amis de la colonisation finirent par détruire l'effet de ces propos, en faisant valoir surtout les avantages que l'on pourrait retirer du commerce des pelleteries avec les indigènes. D'ailleurs, disait-on, l'intérêt de la France ne permet point que les autres nations partagent seules la vaste dépouille du Nouveau-Monde.
«Le parti du progrès l'emporta. Dans ce parti se distinguait par-dessus tous les autres François de la Roque, seigneur de Roberval, que François appelait le petit Roi de Vimeu.»
Une année s'était, toutefois, écoulée entre la dernière entrevue de Cartier avec son souverain, année de fiévreuse anxiété pour le pilote et sa famille. Mais Philippe de Chabot rentrant en grâce[59], maître Jacques reçut enfin ses Lettres Patentes, datées de Saint-Priest, le 17 octobre 1540 sous le scel du roi, et du 20 octobre de la même année sous le scel du Dauphin, duc de Bretagne. Ces Lettres nommaient Jacques Cartier capitaine-général et maître pilote de cinq vaisseaux destinés à aller au Canada, pour y tenter des découvertes nouvelles et y jeter les fondements d'une colonie. Peu après, Sa Majesté élevait le seigneur de Roberval au rang de son lieutenant et gouverneur dans les pays de Canada, Saguenay et Hochelaga, etc.
Note 59: [(retour) ]
L'arrêt de sa réhabilitation est daté du 29 mars 1541.—Mais depuis plusieurs mois l'amiral avait déjà repris faveur auprès du roi.
Cartier avait pouvoir de démolir l'Émerillon, «jà viel et caduc, pour appliquer à l'adoub des navires qui en auraient besoing.» Il était autorisé de plus à prendre dans les prisons de France et Bretagne les «accusez ou prévenus d'aucuns crimes quels qu'ils estaient, fors des crimes d'hérésie et de lèse-majesté divine et humaine... et de faulx monnayeurs... jusqu'au nombre de cinquante personnes.»
Enfin, il lui était expressément recommandé de convertir les sauvages à la foi catholique, pour «faire chose agréable à Dieu, notre créateur et rédempteur.»
Cette Commission avait un caractère très-absolu. Elle n'en rendit que plus vive la jalousie des ennemis de maître Jacques; ils redoublèrent d'activité et de malices contre lui, cherchant à débaucher les équipages qu'il engageait et à les détourner de leur noble but. Ce fut à ce point que Cartier sollicita et obtint, le 12 décembre, un Mandement du roi contre ceux qui pernicieusement divertissaient ses mariniers.
Roberval reçut sa Commission le 13 janvier suivant; il vint au printemps à Saint-Malo pour surveiller les préparatifs de l'embarquement. Mais diverses causes le rappelèrent en Picardie. Après avoir mis à une cuisante épreuve la patience de Cartier, il finit par lui annoncer que, ne pouvant quitter la France à cette époque, il le rejoindrait plus tard à Terreneuve.
Outre le désir qui le peignait, Jacques Cartier avait instruction expresse du roi d'accélérer le départ. Aussi, ayant arboré son pavillon sur la Grande-Hermine il quitta le port de Saint-Malo le 23 mai 1541, avec une flottille de cinq navires, «bien pourvus de victuailles pour deux ans.»