Et c'était le kirk en effet, ce formidable vent du sud-ouest qui, parfois, aussi mortellement ravage les côtes armoricaines que le mistral ou le sirocco le littoral de la Méditerranée. En quelques places, près du Conquet par exemple, la violence de ses coups porte l'écume de la mer jusqu'à cent cinquante mètres au-dessus de son niveau! Rien d'affreux comme les hurlements sauvages de l'ouragan, et la furie des flots rendant un son creux, plein d'angoisses, de lamentations sépulcrales.
Et ce soir-là la tempête avait éclaté avec une rage élevée subitement au paroxysme. C'était, pour me servir des couleurs d'un des plus grands peintres bretons, «c'était une immense bataille dans les plaines humides. On eût dit, à voir bondir les vagues, ces innombrables cavaleries de Tartares qui galopent sans cesse dans les plaines de l'Asie. L'entrée de la baie était comme barrée par une chaîne d'îlots de granit: il fallait voir les lames courir à l'assaut avec d'effroyables clameurs; il fallait les voir prendre leur course et voir à qui franchirait le mieux la tête noire des écueils. Les plus hardies ou les plus lestes sautaient de l'autre côté en poussant un grand cri; les autres, plus lourdes ou plus maladroites, se brisaient contre le roc en jetant des écumes d'une blancheur éblouissante et se retirant avec un grondement sourd et profond, comme les dogues repoussés par le bâton du voyageur.»
Tantôt à la crête d'une montagne liquide, d'où l'on découvrait un espace immense, formé en avant par le port et la ville de Saint-Malo, et tantôt au fond d'un abîme, pressé, surplombé de tous côtés par les ondes tumultueuses qui montent, croulent, s'entassent, recommencent leurs écroulements et leurs entassements, le frêle esquif est à chaque instant sur le point de s'engloutir dans l'incommensurable tombeau dont il affronte les horreurs, ou fracassé aux angles aigus de ces récifs sur lesquels se brisent les lames en délire.
Nulle parole n'est échangée; quelle, d'ailleurs, serait entendue à travers les étourdissantes vociférations de la tourmente?
La femme de Cartier prie pour son mari et pour Constance. Enfiévrée, les vêtements en désordre, ruisselante d'eau, celle-ci s'efforce de garder le cap sur la Grande-Conchée, dont elle distingue, par intervalles, les hauteurs escarpées, lorsque sa barque se dresse à la cime des flots.
Mais le soleil a tout à fait disparu; le temps s'assombrit de plus en plus, les vagues mugissantes se teignent de noir, à lugubre reflet d'acier; bref sera le crépuscule, et alors les ténèbres doubleront encore les dangers, les horreurs de la situation.
De vrai, l'on n'est plus guère qu'à une centaine de brasses des Conchées ou de la Ronfleresse. Mais comment? ou aborder? La barque ne serait-elle pas dix fois mise en pièces avant d'atteindre la grève, si même on y parvenait? Pousser droit à Saint-Malo? Impossible d'y songer. Les bateliers étaient épuisés. L'embarcation avariée faisait eau en vingt places. Dans une demi-heure, elle sombrerait évidemment.
Constance même se sentait lasso, prise de vertige. L'abîme lui faisait peur. Elle avait peine à se maintenir sur son banc, quand un aviron cassa tout à coup. L'équilibre du bateau en fut rompu; Constance ne réussit pas à ressaisir le fil de la vague qui les entraînait, et, tel qu'une avalanche, un énorme paquet de mer s'abattit sur eux.
Ils enfoncèrent tous sous cette masse fluide et reparurent, un instant après, à la surface des ondes. Mais, de quatre personnes, il n'y en avait plus que trois; un des bateliers était perdu à jamais avec la barque. Tenant la dame Cartier par ses vêtements, l'autre batelier tâchait d'imiter Constance, qui nageait désespérément vers la Grande-Conchée.
Cependant les ombres s'épaississaient; les tourbillons d'air et d'eau allaient toujours augmentant; quoique la terre fût proche, il restait aux naufragés bien peu de chances de salut.