Aussi les garnissaires du navire, qui possèdent abondance de provisions de bouche et de combustible, attendent-ils patiemment que le retour du printemps leur permette de sortir de cette baie, dans laquelle les a surpris et emprisonnés un hiver trop précoce. Disons plus: n'était la crainte d'être, chaque jour, investis et massacrés par une bande de sauvages qui les harcellent continuellement ils s'estimeraient, pour la plupart, heureux comme pas un mortel sur notre planète sublunaire.

Voyez-les réunis dans l'entrepont, avec leurs mines réjouies autant que hardies; voyez-les affublés de grossières mais chaudes fourrures, et pressés autour d'un énorme poêle de fonte, qui ronfle comme un soufflet de forge ou une personne trop bourrée d'aliments. Les uns jouent aux dés, d'autres sommeillent, ceux-ci grignotent un morceau de biscuit; ceux-là babillent.

Tous sont Bretons,—Normands tout au plus, j'en jurerais.

Prêtons l'oreille, aux causeries.

—Min Gieu, disait Jean Morbihan, min Gieu, nous avons encore, à bord de la Catherine, six barriques de gwin ardant [5] et vingt-cinq de cidre... tant qu'il en restera une goutte, je ne demanderai pas à m'en aller d'ici, non da!

Note 5: [(retour) ]

Eau-de-vie, eau-de-feu.

—Tu as, ma foi, bien raison, appuya Charles Guyot; puisque nous avons pris le poisson, vaut mieux le manger entre compagnons que de le rapporter sans profit pour nous, aux bourgeois...

—Le fait est, fit un troisième, que la pêche a été miraculeuse, cette année, en l'an de grâce mil cinq cent vingt...

—Dis mil cinq cent vingt-un, l'Enrhumé, interrompit Jean Morbihan; mil cinq cent vingt-un, da oui; car nous sommes aujourd'hui le dix-huitième jour de l'année suivante, ajouta-t-il d'un ton convaincu.

—De vrai, reprit Charles Guyot, il y aura un an, le 11 mars prochain, que nous avons démarré du hable de Saint-Malo, et l'on espérait être de retour à la mi-octobre.