«Nous fûmes plusieurs semaines à explorer ce golfe. Moi, j'avais idée que la terre neuve était une île (comme on l'avait dit au capitaine, en 1520... ce Normand que nous trouvâmes là-bas..... Je vous ai conté ça, dans le temps); mais le capitaine n'en était pas sûr. Le 30 juin, ayant mis le cap au sud-ouest, nous embouquâmes dans un grand fleuve qu'on nomma Fleuve-des-Barques, à cause de quelques barques d'hommes sauvages qui le traversaient. Le pays est beau, bien boisé et paraît très-fertile. Dans les premiers jours de juillet, comme nos navires élongeaient la côte, nous fûmes rencontrés par quarante ou cinquante bateaux d'hommes sauvages, dont, par quelque crainte que nous en eûmes, il fallut se débarrasser, en lâchant deux passe-volants sur eux. Ils en prirent si grande épouvante qu'ils s'enfuirent, comme si le diable eût été à leurs trousses.»
—Ils n'ont donc pas d'armes à feu? demanda Lorimy.
—«Des armes à feu! répéta le père Jean, que nenni!
Ils ne se servent que d'arcs, de flèches, de massues et de haches de pierre. Le lendemain et jours suivants, nous trafiquâmes avec eux. Ils nous baillèrent de magnifiques peaux pour de méchants couteaux, des mitaines [18], des clous ou autres ferrements, et je vous assure, nos hommes, que nous ne perdîmes pas aux échanges! Ce commerce leur plaisait tant qu'ils nous donnaient tout ce qu'ils avaient pour des bagatelles, si bien qu'ils s'en retournaient chez eux nus comme des petits saint Jean. Peu de jours après, on louvoya dans un golfe où il faisait si chaud, si chaud que le brai fondait sur les ponts. Ce golfe fut nommé golfe de la Chaleur.»
—Voyez-vous ça? dit la femme de l'hôte.
—«Vers le 12 juillet, reprit Morbihan, nous cinglâmes au nord-ouest, et nous eûmes à essuyer un vrai vent impérial. Le 16 nous aperçûmes des gens qui pêchaient des tombes[19]. Ils étaient tout nus, hormis un lambeau de pelleterie dont ils se couvrent les hanches. Ce sont de vrais sauvages. Ils mangent la viande presque crue. Cependant, ils nous firent mille amitiés. Et leurs femmes se mirent à caresser notre capitaine, qui pour se les affectionner davantage offrit à chacune d'elles une clochette d'étain.»
Note 18: [(retour) ]
Hachettes, selon Hakluyt.
Note 19: [(retour) ]
Maquereaux
—Comment! comment! les ribaudes...... commença l'hôtesse indignée.
—«Da oui! répliqua en riant le vieux Morbihan; elles le caressèrent à la façon de leur pays, c'est-à-dire en le touchant et le frottant avec les doigts.»