—Ah! mademoiselle… pourrais-je n'être pas distrait!… en votre présence adorable, ajouta-t-il au bout d'un instant.

Emmeline ne tint pas compte de l'intervalle dont il avait séparé chaque membre de phrase, surtout le dernier. Elle fut convaincue que le coeur rebelle d'Arthur était enfin vaincu, subjugué, car jamais elle ne l'avait vu si ému.

C'est qu'elle aimait Lancelot depuis la première fois qu'elle l'avait rencontré à un bal, chez l'intendant maritime de la station, il y avait plus de huit mois déjà! Et huit mois, comme c'est long pour une personne qui n'a d'autre occupation que le travail fantaisiste d'une imagination fougueuse.

Ce soir-là fixa son avenir. Le comte fit, il est vrai, peu attention à elle; mais l'amour a du goût pour les oppositions. On sait qu'il trouve à butiner son miel là où un indifférent ne voit que des épines ou du sable, et que, comme certains êtres animés, il (je parle toujours de l'amour) se nourrit au besoin de sa propre chair.

Éprise du comte, Emmeline déploya toutes ses éloquentes finesses de femme pour l'attirer chez son père. Elle jouissait naturellement de la grande et excellente liberté que les moeurs anglaises accordent aux demoiselles; aussi pouvait-elle faire des invitations en son nom; et se conduire dans le monde comme chez nous une jeune dame de bon ton.

Mais la réussite de son projet ne présentait pas autant de difficultés qu'elle l'avait supposé, en entendant dire que le comte Lancelot était hautain, d'une politesse exquise, mais froide, d'une humeur épigrammatique, surtout avec les femmes; un dandy de haute saveur qui affectait d'être blasé sur tous les plaisirs.

Certes, ces rumeurs n'avaient rien d'agréable pour Emmeline. Cependant, elles irritèrent sa passion naissante plutôt qu'elles ne la refroidirent, et elle fut enchantée de voir que, dans cette soirée même, Arthur témoignait à son frère Bertrand une préférence marquée sur tous les autres jeunes gens.

La liaison entre eux fut très-prompte; elle fut bientôt très-étroite.

Emmeline s'en applaudit, quoique, parfois, elle se sentit piquée de la tiédeur que Lancelot avait pour elle, tandis qu'il manifestait pour Bertrand l'empressement le plus chaleureux.

Cette tiédeur à son endroit, il n'était guère possible de la considérer comme un fruit de la timidité, car avec un grand air de distinction et une conversation toujours raffinée, le comte était souvent hardi, provocant dans ses expressions. Mais l'amour est si ingénieux pour s'abuser, qu'Emmeline portait au compte de ce sentiment la réserve d'Arthur.