—Mon frère! fit Emmeline, avec plus de surprise que de frayeur.
—Oui, dit le comte, c'est la voix de Bertrand, mais, ajouta-t-il, très-bas, au nom du ciel! ne lui dites rien; ne lui parlez pas de ce qui fait le sujet de notre entretien.
—Tiens! tiens! criait le jeune du Sault; vous m'en contez de belles, mes bons amis. L'un a une affaire urgente, il rentre chez lui; l'autre se déclare fatiguée, oh! bien fatiguée, elle ira »e coucher aussitôt à la maison, et voilà que je les trouve tous deux en promenade sentimentale dans le parc, à une heure du matin. Mais savez-vous ce que je ferais si j'étais un frère comme il y en a?
Il prit une pause tragique, en tirant de sa poche un canif dont il mit la lame au vent.
—Et que ferais-tu? demanda Emmeline, en riant aux éclats, quoi qu'elle lui en voulût d'être venu les trouver à un moment si intéressant.
—Ce que je ferais! Eh bien, je vous immolerais à ma vengeance, puis je me suiciderais… sur vos cadavres sanglants!
—Tais-toi! lui dit la jeune fille, laisse-là tes cadavres, le mot seul me fait peur.
—Mais, continua Bertrand, je suis un frère débonnaire, une bonne pâte de frère, j'adore ma petite soeur, je ne déteste pas son cavalier, et vraiment, il m'en coûterait de priver la création de deux êtres aussi charmants.
—Est-il aimable un peu, ce soir? murmura Emmeline.
—Disons ce matin et nous serons plus juste, repartit l'enseigne. Mais, mes enfants, vous devez geler. Quelle idée de se donner des rendez-vous à pareille heure, quand vous avez toute la journée à vous! Eh! par Dieu! si quelquefois je vous embarrasse, il faut le dire. Je ne suis ni un Othello, ni un mal appris! J'aime assez ma soeur pour satisfaire avec joie ses fantaisies; je connais assez la solidité de ses principes pour approuver ce qu'elle approuve. Allons, donnez-moi la main, Arthur, et toi un baiser, belle noctambule!