L'évanouissement de l'Esquimau n'avait été que momentané.

Bien vite il reprit ses sens. Ne voyant plus son adversaire, Kougib essaya de se lever. Ses liens l'en empêchèrent. Il se mit sur son séant, il regarda autour de lui. Il était seul. Le Groënlandais porta les yeux sur ses bottes; un sourire de satisfaction éclaira son visage tout meurtri. Il avait aperçu son couteau. Dès lors, sa délivrance n'était plus une question.

Kougib se plie en deux, saisit le couteau avec ses dents et tranche aisément les légères cordes qui lui attachent les pieds. Restaient les mains, mais l'Esquimau était libre de marcher, de courir; c'était le principal.

Le voici debout, conservant toujours son couteau entre les dents. Grande est sa faiblesse. Cependant, il fait un pas, deux, il peut se soutenir, se traîner: une poignée de neige rafraîchit sa bouche brûlante. Il s'éloigne tout à fait du lieu où il a failli perdre la vie, et chemine péniblement jusqu'à un village, à cinq ou six milles dans l'intérieur des terres.

Là, Kougib s'arrêta, s'assit sur un tronc d'arbre, le visage penché sur la poitrine, et se mit à pousser des hurlements. Une troupe d'hommes, de femmes et d'enfants ne tarda pas à se former autour de lui. Tous étaient extraordinairement étonnés de l'état dans lequel ils le voyaient,—couvert de sang, et les mains attachées derrière le dos.

Longtemps il conserva la position qu'il avait choisie en arrivant, sans faire autre chose que de jeter, à des intervalles réguliers, un cri lamentable. La consternation se peignait sur toutes les physionomies.

Enfin, dans l'après-midi, rentra au village une troupe de gens armés, qui portaient sur leurs épaules les dépouilles de deux ours blancs. C'étaient les chasseurs que nos aventuriers avaient aperçus le matin sur la côte. Ils firent halte devant le blessé, s'informant avec intérêt de ce qui était advenu.

Kougib semblait n'avoir attendu que ce moment pour éclater, car il se releva lentement, se tourna vers le couchant et dit d'une voix courroucée:

—Les Uski du soleil levant ne sentent-ils plus le sang couler dans leurs veines? Est-ce que leur coeur s'est glacé, cet hiver, comme l'onde de nos lacs? Eux qui se montraient si fiers d'une victoire remportée sur les Indiens-Rouges, eux qui avaient si justement des mots de mépris pour les Yak [18], restés comme des lâches dans les régions maudites du nord, tandis que les contrées méridionales sont si belles et si giboyeuses; eux qui se vantaient de l'excellence de leurs armes, veulent-ils passer maintenant pour des lièvres timides? se laisseront-ils insulter, dépouiller? verront ils froidement violer leurs filles, souiller leurs femmes et disparaître l'abondance de leurs forêts et de leurs rivières? Ne se souviennent-ils donc plus des paroles de Kougib, quand le puissant Torngarsuk leur a accordé la faveur de le transporter du ciel sur cette côte! Faut-il les leur rappeler ces paroles? Quoi! ils me verront lié, et ils ne briseront pas mes liens! Quoi! je suis blessé, et ils ne panseront pas mes blessures! Quoi! je souffre pour eux, et ils ne me demandent pas d'où vient ma souffrance! Quoi! c'est un sorcier blanc qui voulait les accabler de ses maléfices, et ils sont là, muets, inertes, ils ne songent pas à me venger, moi leur angekkok-poglit, le pontife de Torngarsuk! Ne suis-je pas venu chez eux pour les sauver de la famine, pour leur donner le triomphe sur leurs ennemis? Eh! ne savent-ils pas que, si je le voulais, ces liens je les romprais; que ces blessures je les guérirais, par ma seule volonté. Mais il m'a plu d'éprouver les Uski, il m'a plu de leur laisser l'honneur d'immoler l'enchanteur blanc. Leur courage sera-t-il au-dessous de l'idée que je m'en suis faite! Non, non, les Uski méridionaux sont braves et puissants; ils se chargeront d'exécuter les desseins de Torngarsuk; ils amèneront ici celui que j'ai désigné à leurs coups pour le faire périr dans le feu. Armez-vous frères, courez à la mer, et emparez-vous du magicien blanc. Nous l'immolerons le jour de la grande fête du Soleil.

[Note 18: Les Esquimaux du nord-est sont ainsi nommés par mépris.]