«Sur Fonde joyeuse de la mer azurée, sans bornes comme notre esprit et nos âmes, aussi loin que peut souffler la brise, et que la vague écumante peut mugir, contemplez notre empire, voyez notre demeure! C'est là qu'est notre royaume; sa domination n'a pas de limites. Notre sceptre est le drapeau auquel tous doivent obéir. Notre vie errante est de toujours passer du travail au repos que la joie accompagne à chaque changement. Oh! qui peut le dire! Ce n'est pas toi esclave de la luxure! toi dont l'âme tremble à l'aspect de la vague qui s'élance, ni toi, seigneur vaniteux, adonné au libertinage et à la paresse! toi que le sommeil ne calme pas. Oh! qui peut le dire! si ce n'est celui qui l'a essayé, qui a été bercé en triomphe sur l'immense sein des mers, qui a senti cette émotion enivrante, cette pulsation accélérée qui fait battre le coeur du voyageur qui sillonne les eaux sans laisser de traces.»]
Les applaudissements redoublent, et la nuit est toujours aussi noire que l'aile d'un corbeau, plus affreuse qu'une légende allemande.
Vous entendez le craquement des vaisseaux qui s'entre-choquent, le grincement de leurs chaînes le sifflement des rafales dans leurs agrès, et, par-dessus tout, le grondement rauque et formidable des éléments en furie.
III
Pénétrons dans une taverne, située à l'extrémité ouest de la rue de la Commune. C'est de là qu'est parti le chant dont nous venons de reproduire quelques vers.
La bar est inoccupée pour le moment, mais dans une petite salle attenante, nous trouverons trois individus en train de boire, fumer, causer, chanter.
Ces trois individus sont ivres. On s'en aperçoit à leur contenance, à leurs cris, à leur conversation, et surtout à deux bouteilles de whiskey, vides à côté d'eux.
L'un répond au nom de Mike ou Michaël indifféremment: nous le connaissons.
C'est un homme de haute taille, sec comme un échalas; il a le teint lie de vin, les yeux vifs, clignotant sous des sourcils roux, épais; le nez crochu comme le bec d'un oiseau de proie; la bouche démesurément fendue; les bras longs, les doigts osseux, cuirassés d'un enduit de poussière et de crasse, lequel, pour être enlevé, exigerait l'excoriation de l'épiderme, et, enfin il porte l'accoutrement le plus multipièce, le plus misérable qu'il soit possible d'imaginer.
Ses compagnons ne lui cèdent pas un point, en laideur et en malpropreté physiques. Hâtons-nous cependant d'ajouter, pour l'acquit de notre conscience, que Mike est leur maître en laideur et en malpropreté morales.