—A? répéta anxieusement la jolie fille.

—A… ma foi, je cherche le mot.

—A moi?

—Oui, c'est pour trouver ça que je me creusais la tête.

Angèle poussa un soupir de désappointement

—Pas étranger à moi, reprit-elle ensuite. Quel rapport! Qui a pu vous suggérer une semblable conjecture?

—Ah! voilà! je l'ignore moi-même. Ça m'est venu un jour dans la cervelle, puis ça y est revenu un autre jour, puis un autre, et malgré tous mes efforts pour me débarrasser de cette imagination, elle est toujours là qui me tient en souci. Mais, continua-t-il en se frappant le front, j'ai eu tort de te parler de ça, puisque ça ne sert de rien. Il y a plus de seize ans que cette histoire est arrivée; et maintenant qu'aucun indice n'a justifié mes présomptions, il aurait mieux valu me taire que de mettre, par mon bavardage, ton esprit à la torture.

—Seize ans, hélas! ce n'est que trop réel, murmura Angèle. Jamais je ne déchirerai le voile qui couvre ma naissance; il faut renoncer aux joies de ce monde.

—Renoncer aux joies de ce monde! Qu'est-ce que j'entends, dit Pierre stupéfait. Tu déraisonnes, petite. Quoi! toi qu'on a surnommée la jolie fille du faubourg Québec; toi qui as reçu une éducation comme pas une des demoiselles les plus huppées, toi que chacun envie, toi qui pourrais, si tu voulais, ne rien faire du matin au soir, et qui hériteras, quelque beau matin, de dix mille écus, que nous t'avons amassés, ma mère et moi, toi, chère enfant, tu crois au malheur, parce que….

—Oh! je me souviens de toutes vos bontés pour moi, Pierre, dit Angèle en sanglotant,—le dévouement de toute ma vie ne suffirait pas pour payer la dette de reconnaissance…