Jadis la veillée était fort à la mode parmi les Français; à cette heure elle n'est plus guère connue que dans les petits villages éloignés des grandes routes. Dans les villes, on ne connaît que la soirée ou le bal. C'est là ce qui a remplacé la douce veillée, candide, bergère, sans apprêt, sans luxe, sans prétention, la veillée où l'on contait des histoires bien lugubres, où l'on caquetait, où l'on tillait, où l'on filait, où l'on dansait gaîment, et où l'on s'aimait plus avec le coeur qu'avec les lèvres.

Le Canada a échappé aux soirées! Vraiment, nous l'en félicitons et nous souhaitons que toujours il ignore les ridicules et les inconvénients de la soirée.

Citadins et villageois, ministres et négociants, crésus et prolétaires, tout le monde donne des veillées sur les bords du Saint-Laurent, et c'est plaisir que d'assister à ces charmantes réunions, desquelles ont été bannis l'étiquette, la morgue, le froid décorum, et toutes les sottises empesées qui glacent les relations des peuples ultra-civilisés.

Lecteur, ce que nous venons d'écrire n'est pas brillant, tant s'en faut! c'est que nous avons pour les réflexions la même horreur que vous, et que notre plume a profité d'une distraction de notre cerveau pour faire des siennes; pardonnez-lui cette incartade qui, hélas! ne sera probablement pas la dernière.

VII

Or, il y avait veillée, ce soir-là, chez Pierre Morlaix, demeurant au coin de la rue des Voltigeurs.

Pierre Morlaix était le plus riche charretier de Montréal. Il possédait alors deux calèches, trois traîneaux et quatre carrioles; en outre une douzaine de chevaux de traits, plusieurs lots de terrains, et la maison qu'il habitait, rue des Voltigeurs.

Jolie maison, ma foi!—coquette, pimpante, en briques rouges, striées de filets blancs, aux contrevents verts, et au toit de zinc,—un véritable nid d'amour!

Les veilleurs étaient réunis dans la salle.

Cette pièce était à peu près la même dans toutes les maisons des ouvriers canadiens à leur aise.