Disons-le à l'honneur de la science, physiognomoniste, phrénologiste et spiritualiste ne se seraient pas trompés.
Jacques Bourgeot possédait malheureusement, à un haut degré, toutes les imperfections diagnostiquées par son aspect physique. Incapable d'une pensée originale, dissimulé, vaniteux, ne recevant d'impression que par l'épiderme, il était complétement étranger aux jouissances des nobles sentiments.
Son beau-père, ancien commerçant, retiré des affaires depuis quelques années, avait essayé de lui donner une instruction en rapport avec sa fortune; mais Jacques résista à toutes les tentatives des professeurs pour lui enseigner les premiers éléments des langues française, anglaise et latine. Il sortit du collège, comme il y était entré, sachant lire et écrire.
Cependant il avait complété son «cours d'étude,» sa famille n'en demandait pas davantage. L'orgueil maternel se trouva pleinement satisfait, quand le jeune crétin demanda la permission de voyager en Europe, pour «achever de se former.» Cette demande fut considérée comme une preuve d'esprit si extraordinaire, que l'ex-négociant, quoiqu'il fût avare et aimât peu le fils de sa femme, accorda à celui-ci un crédit chez un banquier de Londres, et Jacques partit immédiatement.
Après une absence de dix-huit mois, et après avoir gaspillé douze cents louis, notre touriste revint, rapportant de ses pérégrinations, une plantureuse cargaison de suffisance, des pantalons à la dernière mode de Paris, des gilets et des faux-cols suivant le plus mauvais goût de Hyde-Park, mais pas une bribe de connaissance. A ceux qui l'interrogèrent sur la Grande-Bretagne, il répondit que c'était un «pays ennuyeux.» Par contre, la France lui avait semblé «fort amusante,» et, à une personne qui lui vantait les monuments de Rome, il répliqua: «Oui, c'est bien beau, quand on sait l'italien.»
Néanmoins, les toilettes de Jacques obtinrent quelques succès. Lancé dans le monde sous le patronage de grandes espérances pécuniaires, notre jeune homme se vit courtisé par les mamans qui avaient des filles à marier. Mais à mesure qu'on découvrit l'inanité de son cerveau, le cercle qui s'était arrondi autour de l'opulent Bourgeot se rétrécit, et, un jour, il se trouva aussi isolé que le plus chétif étudiant en droit de sa ville natale.
C'est alors qu'il lia connaissance avec Angèle. Un incident assez vulgaire amena cette liaison. Certain soir d'hiver, la jeune fille, revenant de l'atelier de couture où elle était employée, fut attaquée au coin de la rue Montcalm par un soldat ivre. La nuit était noire; le quartier silencieux. Le militaire crut que l'heure et le lieu étaient propices pour accomplir un détestable projet, mais la victime se débattit vigoureusement en appelant au secours.
Jacques, qui rôdait aux environs, accourut à ses cris, et l'agresseur, en apercevant un témoin de sa brutalité, prit sur-le-champ la fuite. Le résultat de cette délivrance est facile à comprendre. Jacques sollicita et obtint la faveur d'escorter jusqu'à domicile sa belle protégée. En la quittant, il sollicita et obtint encore la faveur de rendre quelques visites, et, à peine un mois s'était-il écoulé depuis cet événement, qu'il jurait à Angèle de l'aimer toute sa vie.
La jeune fille avait prévu la déclaration, car une femme n'ignore jamais les sentiments qu'elle inspire. Mais, quoique la fortune de Jacques eût pu la séduire, elle ne lui fit aucune promesse. Toutefois, imprudente, comme on l'est à son âge, et s'imaginant que la gratitude lui imposait des obligations envers l'homme qui l'avait arrachée aux violences d'un ivrogne, Angèle se plut à attiser la flamme qu'elle avait allumée. Aussi, timide à son origine, l'amour de Bourgeot, s'irritant de la retenue de celle qui en était l'objet, et s'alimentant des lueurs d'espérance que parfois elle lui laissait entrevoir, devint-il promptement une passion impérieuse et tyrannique. Certes, cette passion n'avait pas le caractère pur et sacré des grandes affections, c'était un instinct ardent, irrésistible, capable d'opérer des prodiges pour être payé de retour, et capable, en même temps, des plus noirs forfaits pour arriver à la possession de ce qu'il convoitait. Angèle ne se doutait guère des dangers de sa position, dont elle aggravait sans cesse les périls. En sa présence, Jacques se montrait souple, respectueux, humble, plein d'égards et d'obséquiosités, et l'imprévoyante enfant jouait avec lui, comme une colombe sur les filets de l'oiseleur. Mais si elle eût observé son amant, lorsque, par hasard, elle adressait la parole à un autre homme, si elle l'eût suivi dans sa chambre, après une de ces bouderies qui lui étaient familières, Angèle aurait été épouvantée de l'exaspération dans laquelle entrait, tout à coup, le cavalier qui lui paraissait si doux et si «bonasse,» comme elle le qualifiait.
Les principaux traits de Jacques Bourgeot, sont, ce nous semble, suffisamment accentués à présent, pour que nous le ramenions sur le théâtre de l'action.