»—Eh bien, ma chère amie, dit-il à la carpe, tu dois être très-heureuse ici, car les eaux que tu habites sont limpides et tu trouves abondamment des vermisseaux pour vivre.

»—Moi heureuse! répondit la carpe; eh! comment pourrais-je l'être, quand je vois sans cesse à ma poursuite le brochet prêt à me dévorer?

»Manitou poussa un soupir et sortit de l'eau. Il aperçut un bison qui paissait dans une savane: il se changea en bison et l'aborda.

»—Mon ami, lui dit-il, tu dois être très-heureux, car tu habites une savane où l'herbe tendre te vient jusqu'au ventre, et tu es assez fort pour te défendre de tes ennemis.

»—Comment serais-je heureux, répondit-il, quand mes yeux sont constamment tournés vers la forêt pour en voir sortir, avec fracas, le mammouth géant, qui se précipite sur mes frères et les dévore?

»Manitou soupira et entra dans la forêt où il rencontra un écureuil: il se changea en écureuil et grimpa sur l'arbre où le petit animal avait établi son nid.

»—Tu dois être heureux ici, car tu trouves en abondance les fruits dont tu te nourris, et ton agilité te sauve des bêtes féroces.

»—Comment serais-je heureux, quand les arbres défeuillés sont couverts de frimas et que la volverenne[10] ou le lynx viennent dévorer ma famille jusque dans les arbres les plus élevés?

[Note 10: Volverenne, espèce de loup-cervier.]

»Manitou suivit le bord du fleuve. Il vit une vache marine paissant l'herbe du rivage, en portant son petit dans ses bras.