—Jouons.

—Au beullome?

—Au beullome.

A l'état primitif, autant sinon plus qu'à l'état civilisé, l'homme est impatient d'interroger l'avenir. C'est peut-être la raison pour laquelle les peuples sauvages apportent aux jeux de hasard un amour qui va jusqu'à la frénésie. Ils y oublient la faim, la soif et le sommeil. Dès qu'une partie est engagée, elle peut se prolonger pendant des journées et des nuits entières sans que les intéressés et même les spectateurs s'aperçoivent de la fuite du temps. Aussi, peine le mot beullome eut-il été prononcé, que les Chinouks se rangèrent de chaque côté des deux adversaires.

Ceux-ci taillèrent dix petits morceaux de bois, longs d'un pouce environ, puis noircirent l'un d'eux à la fumée du feu. Ensuite ils découpèrent, en menus filaments, une écorce de cèdre et en firent deux bottes pouvant tenir, chacune, dans la paume de la main.

—Commence, mon frère, fit le Dompteur-de-Buffles au jeesukaïn.

—Au troisième coup, dit le sorcier, prenant une botte de chaque main et mêlant adroitement les bâtons entre les filaments.

—Comme il te plaira, mon frère, répondit le Bois-Brûlé l'arrêtant et ajoutant sur le champ: Le noir est dans ta main droite.

—C'est vrai, répliqua l'autre avec un dépit concentré.

Il ouvrit les doigts, et le morceau de bois noirci se trouva en effet dans la paume de sa main droite. Le Dompteur-de-Buffles avait gagné la première manche, si je puis me servir de ce terme, un peu bien policé pour le pays et les gens dont je parle.