—Impossible; aujourd'hui le fleuve est trop gros. Nous sommes forcés de rester spectateurs de cette lutte. A présent, on peut presque voir à l'oeil nu. Monte sur cette éminence, tu seras aux premières places.
Les deux troupes hostiles s'avançaient rapidement l'une contre l'autre, malgré la tourmente. Dirigés avec cette habileté extraordinaire qui caractérise les sauvages du littoral du Pacifique, les canots rasaient la cime des vagues avec une célérité inouïe. Tantôt, ils apparaissaient à la crête d'une montagne d'eau, tantôt au fond d'une gorge étroite que surplombaient, en grondant, des lames hautes de vingt à trente pieds.
Chaque embarcation était généralement montée par douze hommes; quatre la manoeuvraient; le reste, armé d'arcs, de flèches et d'épieux, de haches et de tomahawks, se tenait prêt au combat. De part et d'autre, dans un canot orné de peintures singulières, portant, celui des Chinouks une tête de loup à sa proue, celui des Clallomes une tête d'épervier, était dressé une perche avec le totem ou blason de la tribu. L'élite des guerriers entourait les emblèmes sacrés.
Une grêle de flèches et de traits couvrit bientôt le fleuve. Les deux escadres se rapprochèrent bord à bord, se mêlèrent. Les esquifs furent choqués les uns contre les autres, pendant que les hommes se frappaient à coup de massue, se saisissaient à bras le corps, de bateau à bateau, se lacéraient avec les ongles, avec les dents, et périssaient souvent, vainqueurs et vaincus, au milieu des eaux ou ils étaient tombés. La scène était horriblement lugubre. Des cadavres, des débris de canots, d'armes, flottaient pêle-mêle sur le rio Columbia, que circonvenaient déjà, dans leurs spirales concentriques, les vautours, les aigles à tête chauve et toute la bande ailée des hérauts des grandes tueries.
Longtemps le sort de la journée demeura en suspens.
De fréquentes détonations d'armes à feu annonçaient au commencement que les cinq trappeurs faisaient bravement leur devoir. Mais, au bout d'une heure, les détonations devinrent plus rares, et Villefranche dit tristement à Jacques:
—Je crains que nos pauvres amis ne succombent dans ce conflit, car les
Chinouks sont bien plus nombreux que les Clallomes.
—Est-ce que vous ne voyez plus Baptiste et les autres, monsieur?
—Plus depuis quelques minutes, ils ont été poussés par la marée sur une île là-bas. Le feuillage me les cache; mais on ne les entend plus tirer. C'est mauvais signe.
—Peut-être leur provision de poudre est-elle épuisée ou mouillée, monsieur.