Poignet-d'Acier portait le costume habituel des aventuriers du littoral du Pacifique: chapeau de racines de cèdre à larges bords, chemise de chasse en peau d'élan, une ceinture en cuir de veau marin, d'où pendaient des pistolets, une hache et un large couteau de chasse. Des culottes fabriquées avec le poil d'un grosses-cornes, et des bottes molles, montant au-dessus du genou, lui tenaient lieu de mitas et de mocassins, une grande poudrière et un étui de fer-blanc étaient passés en sautoir derrière son dos. Un fusil à deux coups reposait négligemment sur son avant-bras droit.
Le tableau qui se déroulait aux pieds du promeneur avait une de ces magnificences prodigieuses que l'on ne trouve guère dans les pays cultivés.
Au premier plan, la Colombie, qui, de l'indigo de ses ondes profondes, formait un cadre, saisissant par le contraste, aux îles verdoyantes, aux bancs de sable dorés dont elle est marquetée à cet endroit; au deuxième plan, des rives escarpées, panachées de pins superbes, puis le mont Sainte-Hélène, de forme conique, coiffé de neiges éternelles, et, dans les derniers lointains, le ciel mêlant son azur avec l'émeraude des incommensurables prairies.
Des phaétons du tropique au cri guttural, de grands albatros bruns, de lourds cormorans égayaient le paysage en rasant la surface du fleuve, tandis que des nuées de corneilles, planant au-dessus de la grève, fondaient, de moment en moment, sur les coquillages que la marée y avait apportés, les saisissaient entre leurs grilles, s'élevaient en l'air, les laissaient retomber sur les rochers où ils se brisaient et où les intelligents oiseaux descendaient pour dévorer le contenu.
Sur cette même grève, on voyait encore jouer ou se chauffer au soleil des troupeaux de loups matins au blanc pelage. A quelques pas, des souffleurs, sortant des eaux leur grosse tête noirâtre, lançaient dans l'espace des guirlandes de pierreries liquides; au milieu d'eux, un banc d'aloses faisait miroiter ses écailles diamantées en cherchant à happer une proie parmi les essaims de mannes [8], si pressés qu'on eût dit qu'une gaze grise était répandue sur les places qu'ils avaient Enfin, deux faucons à tête jaune décrivaient des cercles concentriques au-dessus du banc d'aloses. A tour de rôle l'un d'eux tombait, avec la rapidité de la foudre, sur les poissons, en enlevait un et le portait, en poussant des cris aigus, au sommet d'un rocher, sur une île voisine; ensuite il revenait et continuait la pêche.
[Note 8: Sorte de grosse mouche grisâtre, très-abondante, qui suit bancs d'aloses.]
Sur la côte où se tenait Poignet-d'Acier, le spectacle n'était pas moins attrayant.
Une riche verdure émaillée de violettes, d'oeillets, de dents-de-lion, d'angélique, la tapissait. Autour des décombres du fort, des sureaux et des merisiers en fleurs remplissaient l'atmosphère de pénétrants parfums tandis que des colibris, des oiseaux-mouches, empennés d'émeraudes et de rubis, voltigeaient à la cime, mêlant leur pépiement aux notes argentines de la fauvette et au cri aigrelet du goguelu.
Si captivants quo fussent ces charmes naturels, ils ne parlaient toutefois ni à l'esprit ni au coeur de Poignet-d'Acier.
Il marchait distraitement, par mouvements saccadés, et ses yeux demeuraient attachés au sol.