—Je ne suis tout de même pas fâché de ce qui s'est passé, se disait-il, en se frottant les mains, après l'avoir quittée; le major croyait bien l'enlever le premier. Mais bernique! là où Pierre échoue, les autres perdent leurs droits. Si jamais quelqu'un peut se flatter d'avoir obtenu une préférence, ce sera moi. Je connais le secret pour attendrir les coeurs trop durs.

Il accentua ces derniers mots d'un sourire suffisant.

Puis il reprit, en se dirigeant vers la case des Coppeland:

—Oui, oui, je la connais cette panacée. Elle est infaillible. Il ne s'agit que de l'appliquer convenablement. Hé! hé! Pierre n'est pas tout à fait aussi niais qu'il en a l'air. Mettons-nous à l'ouvrage.

Il appela deux nègres qui traversaient la cour.

—Tom, Sam, venez-ici, vilaines têtes crépues.

Ceux-ci s'approchèrent d'un air timide.

—Suivez-moi, leur dit le commandeur, en ouvrant la porte de la case occupée par la famille Coppeland.

Ils obéirent sans se permettre une seule observation.

La case des Coppeland présentait alors un spectacle frappant qui exprimait éloquemment la misère morale de l'esclave à ses trois plus hautes périodes: le grand-père dormait ivre, la tête sur la table; c'était l'image du désespoir impuissant; le fils lisait la Bible d'un air distrait: celui-là n'avait pas encore désespéré; mais,—ver rongeur,—le Doute avait pris possession de son coeur; le petit-fils, John, le jeune homme au printemps de la vie, arpentait la chambre d'un pas fiévreux, en marmottant des blasphèmes. Cependant, tel qu'un éclair en un ciel chargé par la tempête, une pensée d'avenir, une pensée de liberté, flamboyait parfois dans ses yeux, illuminait parfois son sombre visage.