—Oui, continua M. Sherrington, je l'aimerais mieux morte que mariée à un abolitionniste. Ce sont les abolitionnistes qui ont provoqué la séparation de ce pays d'avec la mère patrie. Ce sont eux qui l'infectent de théories fausses, perverses, funestes au sens moral, subversives de l'ordre public; eux qui le pousseront à sa perte, malgré les apparences d'une prospérité trompeuse, si on n'arrête à temps leurs exécrables progrès. Qu'avez-vous à dire d'ailleurs contre l'esclavage? N'a-t-il pas toujours existé chez tous les peuples du monde? Dieu ne l'a-t-il pas consacré? La Bible ne vous l'apprend-elle pas? La religion catholique l'approuve comme la religion protestante. Les Espagnols, et après eux les Portugais, firent des esclaves dans l'Amérique méridionale. Si notre glorieuse Elisabeth d'Angleterre arma le premier navire chargé de faire la traite des noirs, le pape qui trônait alors ai Rome bénit l'expédition, et il n'y eut pas, depuis jusqu'à ce fauteur de troubles, ce George Washington…

—Ah! monsieur, respectez au moins la mémoire du plus vertueux, du plus sage des hommes, s'écria Coppie, incapable de se contenir davantage.

—Eh bien, master Edwin, ce sage, ce vertueux George Washington, comme vous le qualifiez, était propriétaire d'esclaves. Non seulement ce grand émancipateur se garda bien d'en affranchir un seul, mais il sanctionna l'esclavage des nègres par un article de sa trop fameuse constitution.

—Mais, monsieur, vous vous trompez!

—Que je me trompe ou non, répliqua hautainement M. Sherrington, votre Washington conserva tous ses esclaves après la proclamation de la constitution. A ses yeux, le nègre était un être inférieur, peu au-dessus de l'animal. Il pensait qu'on le pouvait donner, troquer ou vendre, et, pardieu, il avait raison! Qui est-ce donc qui me contredira?

Coppie avait grande envie de répondre; mais l'intérêt de son amour lui commanda le silence. Il se tut, et Sherrington reprit après une pause:

—Revenons à vous, master Edwin. Je veux bien admettre que la jalousie de ma fille à l'égard de cette négresse est puérile; je veux bien aussi ne voir dans votre échauffourée qu'une folie déjeune homme; je me plais à croire que l'expérience, aidée de mes raisonnements, finirait par refroidir votre cerveau brûlé; je ne vous donne même pas deux ans de séjour dans un État à esclaves pour être tout à fait de mon avis, car vous remarquerez que les nègres sont cent fois plus heureux que les domestiques blancs, et que les premiers, confortablement nourris, chaudement vêtus et abrités maintenant, mourraient de faim ou de froid ai on leur rendait la liberté. Faits pour servir, ils sont incapables de se gouverner eux-mêmes. Ce sont des brutes sur le sort desquels l'Europe s'apitoie sottement et sans connaissance de cause.

—Cependant, hasarda timidement Edwin, l'ouvrage de madame Beecher Stow, traduit dans toutes les langues…

—Case du père Tom! riposta véhémentement M. Sherrington; une exagération greffée sur un mensonge!

—Néanmoins, objecta encore Coppie….