A l'état demi-policé, il est hideux, hideux comme tous les monstres, parce que le Peau-Rouge n'a pas été,—je le dis hautement,—créé pour l'organisation sociale des Visages-Pâles. Nos missionnaires se sont trompés, ils ont été dupés de leur zèle, pour ne pas dire plus. Chez nous, près de nous, l'Indien s'étiole, s'avilit, se suicide lentement. C'est une plante exotique qui ne peut vivre dans notre atmosphère. Nous était-il permis, sous un prétexte politique, religieux on autre, de le traiter comme nous l'avons traité? Est-il permis aux Anglais de poursuivre cette oeuvre meurtrière? Problèmes redoutables, questions difficiles que je me suis souvent posés, mais pour la solution desquels je ne me crois pas assez autorisé.
Quoi qu'il en soit, en 1837, le village de Caughnawagha n'était ni mieux, ni plus mal construit qu'il ne l'est maintenant. C'était une réunion de cabanes, avec des toits de chaume ou de planches, d'un aspect repoussant. On les avait groupées près d'une chapelle où un prêtre catholique essayait, chaque dimanche, par des instructions dans leur langue, d'attacher les Iroquois à la religion du Christ.
A l'exception d'un petit jardin attenant au presbytère et de deux ou trois lopins de terre semés de maïs, nulle trace de culture autour des huttes. Mais ça et là des flaques d'eau noirâtre où barbotaient quelques pourceaux éthiques et des nichées d'enfants dégoûtants au possible.
Pourtant, au centre du village, on remarquait une maisonnette relativement assez élégante, mais qui, par les matériaux dont elle était composée, sinon par sa forme, affectait le type du wigwam indien.
Des peaux de buffle la recouvraient entièrement. Et, au lieu d'être ouverte à tous les vents ou d'avoir une méchante porte de bois comme les autres, elle se fermait au moyen d'un rideau en cuir d'orignal, orné de broderies en rassade[21], représentant un castor et un grand aigle à tête chauve.
Note 21: [(retour) ]
Las Indiens appellent rassade les grains de verroterie enfilés dans des piquants de porc-épic.
Ces figures étaient le totem on écusson d'un chef. Le castor est (avec la tortue) l'emblème des Iroquois et des Canadiens qui le leur ont emprunté; l'aigle à tête chauve est un des symboles du pouvoir chez les Peaux-Rouges.
La hutte appartenait en effet à un sagamo. Sa femme, son fils et lui étaient considérés par les habitants du village comme les derniers Iroquois qui n'eussent pas dans leurs veines une seule goutte de sang mêlé.
C'était Nar-go-tou-ké, la Poudre, Ni-a-pa-ah, l'Onde-Pure, sa femme, et Co-lo-mo-o, le Petit-Aigle, leur fils unique.
Nar-go-tou-ké portait gaillardement ses cinquante années. Malgré les malheurs qui avaient abreuvé sa jeunesse, et malgré les tribulations nombreuses qui avaient assailli son âge mûr, il se tenait droit, vert et ferme comme un chêne robuste que l'ouragan a pu agiter sans le courber jamais.