De toutes parts l'onde bouillonnait autour du navire et le fouettait de ses gerbes liquides, qui s'égrenaient en des milliards de gouttelettes scintillant aux rayons du soleil à son déclin, comme de la poussière de rubis, avant de retomber, en fine pluie, sur le pont. Tous les passagers avaient suspendu leurs conversations, et, malgré ces rosées consécutives, se tenaient immobiles pour contempler le spectacle qu'ils avaient sous les yeux.

Devant eux, à perte de vue, le fleuve semblait rouler des mamelons de neige, qui s'agitaient incessamment avec la fluidité du vif-argent. Mais, s'abaissant sur le côté, les regards reconnaissaient bien vite que cette neige mobile n'était que l'écume des eaux, hachées par une multitude infinie de rochers de formes et de couleurs variées, disséminés, comme des gradins, sur toute la largeur du Saint-Laurent.

Si cette scène n'a pas le caractère imposant des grandes cataractes, elle est émouvante; elle produit une certaine sensation d'effroi, la première fois qu'on la parcourt emporté sur un bateau à vapeur.

Le Montréalais plongeait entre les récifs, ainsi que plonge, entre des vagues géantes, le navire battu par la tempête; sa proue se trouvait toujours à plusieurs pieds au-dessous de la poupe, ce qui obligeait les passagers à s'appuyer à la lisse pour conserver leur équilibre. Et, à tout moment, ou pouvait craindre qu'il ne se déchirât sur la herse de roc qu'un caprice de la nature a fixée à cet endroit.

Un éblouissement du pilote, un engourdissement passager de son bras, une seconde d'inattention de son esprit, et c'en était fait du vaisseau, de ceux qui le montaient.

Nul n'eût pu échapper à sa destruction. Tous auraient été mis en pièces, lacérés de mille manières avant d'être engloutis par l'abîme inexorable. Une agonie lente, affreuse, sans remède, eût été le seul et triste avantage laissé aux plus vigoureux nageurs.

Mais Co-lo-mo-o connaissait son métier.

Le Montréalais, dirigé par une main expérimentée, opéra gaillardement la descente: au bout de deux minutes, il se redressait calme et fier dans la baie de la Prairie.

Déjà chacun des passagers souriait de son émoi, ou renouait les entretiens interrompus, et le sifflet éclatant de la machine proclamait le triomphe du vapeur, quand un cri sinistre porta le trouble dans tous les coeurs.

—Le feu! le feu est au navire!