Léonie avait reçu l'instruction commune. Elle savait parfaitement son Histoire sainte, rien ou presque rien de l'histoire du reste du monde; on l'avait teintée de géographie; elle se tirait aisément des quatre premières règles de l'arithmétique, dessinait au besoin des paysages dont les lignes n'étaient pas démesurément cagneuses, taquinait un piano sans excès de cruauté et arrachait de son gosier des notes ni plus ni moins fausses que la plupart des petites personnes de son âge et de son rang.
J'oubliais un point essentiel: Léonie de Repentigny dansait à ravir. Pas n'est besoin donc de dire que, de tous les plaisirs, le bal était celui qu'elle préférait.
«Bon coeur, mauvaise tête,» ainsi la qualifiaient dans leurs Bulletins les dames religieuses qui avaient fait son éducation.
Comme on a vu qu'elle était spirituelle, ce mot de ses institutrices nous dispense très à propos de nous appesantir davantage sur le caractère de notre héroïne.
Quoique élégant, son appartement n'offrait pas toutes ces futilités coquettes qu'une Française eût aimé à y trouver. Comme le sont, en général, les chambres à coucher américaines, y compris celles des dames dont la vie mondaine se passe au salon, et dont la chambre à coucher est un sanctuaire inviolable, même pour les domestiques mâles, la pièce occupée par Léonie de Repentigny était simplement meublée: on y remarquait un lit tendu en soie bleu-clair, comme les rideaux des fenêtres, une petite table à ouvrage, un rocking chair (sorte de berceuse), et quelques chaises en damas bleu de la même nuance que le lit et les rideaux.
Le plus grand luxe, c'était le tapis qui recouvrait le parquet. Ce tapis, à ramages blancs et bleus, provenait de nos meilleures manufactures françaises.
Les murs de la chambre, nus, semblaient plaqués d'albâtre, tant leur blancheur mate était immaculée!
Une petite salle de bain et un cabinet de toilette étaient contigus à cette chambre.
En s'éveillant, Léonie se sentit énervée. Il était huit heures du matin; suivant l'habitude des maisons américaines, on sonnait le premier coup du déjeuner.
—Bon, se dit la jeune fille en entr'ouvrant les rideaux, et en étirant ses membres, afin de leur rendre leur élasticité; bon, j'ai encore une demi-heure pour me reposer, plus une autre grande demie pour m'habiller! C'est bien plus qu'il ne m'en faut. Au couvent, nous n'avions que dix minutes, et encore il fallait se lever à des heures,—elle se prit à bâiller nonchalamment et découvrit deux rangées de dents superbes,—à des heures qu'on n'y voyait goutte. Ah! quel bonheur d'en être sortie! ai ce n'était cet ennuyeux sir William qui me fatigue du matin au soir avec ses protestations, je n'échangerais pas mon sort pour celui d'une reine. Mais comme je suis courbaturée! Cet accident d'hier, grand Dieu, je n'ose y songer..... sans le brave pilote, j'étais perdue! Ce n'est pas sir William qui m'aurait sauvée! Il pensait bien plutôt à sa chère personne qu'à moi! Oh! je me souviendrai de sa conduite! Aujourd'hui j'irai à Notre-Dame-de-Bon-Secours et je brûlerai un cierge à la sainte Vierge pour la remercier de sa protection. Je suis bien sure que c'est elle qui a inspiré au sauvage l'idée de m'assister.....