—Ah! j'ai eu une si grande frayeur! puis tellement craint de te perdre, ma pauvre enfant. Mais, écoute, mets ton chapeau, nous irons tout de suite à Notre-Dame-de-Bon-Secours offrir nos voeux à la sainte Vierge.
—Oh! je le veux bien, maman.
—Je vais faire atteler. Dépêche-toi.
—Dans une minute, je serai prête.
Bientôt la mère et la fille sortirent dans un élégant carrosse à deux chevaux de la maison qu'elles habitaient, rue Sherbrooke, au pied même du mont Royal.
Madame Éléonore de Repentigny, née de Beaujeu, appartenait, et par ses ancêtres et par son alliance aux de Repentigny, à la plus haute noblesse franco-canadienne.
C'était une femme de trente-huit ans, simple, douce et bonne jusqu'à la faiblesse. Son mariage n'était pas heureux: M de Repentigny unissait à une ambition démesurée qui l'avait vendu à l'administration anglaise, une sécheresse naturelle qui en faisait un despote pour les siens. Il eût voulu un héritier mâle de son nom, dont il était très-vain, et ne pardonnait pas à sa femme de ne lui avoir donné qu'une fille. Ce trait prouve qu'à la dureté du coeur il joignait une étroitesse remarquable de l'esprit. Ces deux vices de conformation morale s'accompagnent assez communément: une personne affectée de l'un est presque toujours atteinte de l'autre.
Au yeux de son père Léonie partageait la faute de sa mère. Il les traitait toutes deux avec une rigueur odieuse. Cependant, la jeune fille avait, jusqu'à un certain point, hérité de son opiniâtreté. Elle lui résistait à l'occasion et prenait courageusement parti pour madame de Repentigny. Aussi était-il pressé de la marier. A peine sortie du couvent, il avait provoqué les assiduités d'un jeune Anglais près d'elle. Cet Anglais, sir William King, officier dans l'armée britannique, mais cadet de famille, ne demandait pas mieux que d'épouser mademoiselle de Repentigny, à laquelle on assurait une dot de vingt-cinq mille livres sterling et qui pourrait prétendre à une somme double au moins, après la mort de ses parents.
Jusqu'alors Léonie ne se montrait pas trop opposée à cette union, quoiqu'elle reçût parfois fort mal son futur époux. Elle considérait, le mariage comme une sorte de délivrance, qui lui permettait même de protéger sa mère contre les emportements de M. de Repentigny, car elle se promettait bien de ne la quitter jamais.
Sous un extérieur enjoué, Léonie cachait un grand fonds de fermeté. Mais, ainsi que son père, elle avait des passions très-fougueuses, qu'elle ignorait, encore elle-même. Seulement, au lieu d'être des passions d'esprit comme les siennes, c'était des passions, de coeur. Jusqu'alors sa tendresse pour sa et une vive affection pour quelques personnes de leurs entours avaient suffi aux aspirations de son âme. S'assurer l'empire sur le mari qu'on lui destinait, afin de n'avoir pas à souffrir comme madame de Repentigny, était l'unique souci de Léonie.