Le cri de détresse pousse par Lioura n'a pas été entendu. Il s'est perdu dans les bruits de la tempête qui redouble de violence et siffle âprement entre les rameaux des arbres.

Le ravisseur a chargé sur son épaule la jeune femme évanouie et desserré un lasso qu'il lui avait jeté autour du cou.

Il dévore l'espace.

Après un quart d'heure d'une course effrénée, il ralentit son allure, tourne à gauche et se rapproche du fleuve dont les voix grondeuses font un effrayant duo avec les roulements du tonnerre.

La pluie a cessé de tomber. Quelques étoiles, et parfois un rayon de lune timide apparaissent entre les gros nuages noirâtres qui s'entrecroisent en tous sens à la voûte céleste. Des éclairs les déchirent fréquemment et découvrent, à mille pieds au-dessous de la côte, le rio Columbia brisant ses vagues courroucées aux angles des rochers.

Guidé par ces lueurs éblouissantes, l'homme qui a enlevé Lioura prend un étroit sentier sur la pente de la falaise et commence à descendre. Le sentier est rocailleux, escarpé. Il semble avoir été pratiqué par les chèvres des montagnes et les grosses-cornes plutôt que par des êtres humains. Mais celui qui le parcourt en ce moment a le coup d'oeil perçant, le pied agile et solide. Il devine les moindres obstacles, franchit habilement tous les mauvais pas.

Que la fondre éclate sur sa tête et fasse trembler les masses granitiques; que la Colombie hurle devant lui comme une Lydie déchaînée et paraisse vouloir l'attirer dans ses noirs abîmes, il ne s'en inquiète pas, et marche, sans hésiter, sans trébucher. Où va-t-il ainsi? car bientôt il sera au niveau du fleuve. Déjà les flots rejaillissent jusqu'à sa hauteur et le baignent d'une poussière liquide. Mais le voici qui fait une oblique à droite, traverse un bouquet de sapins chétifs, et si pressés les uns contre les autres qu'il est obligé de se courber en deux pour ne pas se heurter à leurs rameaux inférieurs; puis il remonte, pendant deux minutes, le flanc du cap, dépose son fardeau sur le sol, détourne deux grosses pierres, reprend Lioura dans ses bras et entre dans une grotte ou quelques tisons agonisants répandent une clarté douteuse.

Une fois dans cette grotte, il plaça l'Indienne sur un lit de mousse et mit la main sur son coeur pour s'assurer qu'elle respirait encore, car elle n'avait pas fait un mouvement depuis l'instant où il l'avait, renversée avec son lasso.

Mais la vie n'était pas éteinte en elle. Son évanouissement même se dissipait. Bientôt, elle bégaya des mots incohérents. Alors il lui garrotta les poignets et les pieds et sortit de la caverne dont il boucha l'entrée.

En reprenant ses sens, Lioura ne fut pas peu surprise de se trouver seule en ce lieu qui lui était, complètement inconnu. Le feu achevait de mourir. Ses réverbérations rougeâtres, que le vent chassait de coté et d'autre, donnaient un aspect étrange aux objets.