La plaine, entre les rivières Umatala et Voila-Voila, se déroulait à perte de vue, comme une immense nappe blanche dont les franges bleuâtres se confondaient avec le firmament. En la regardant, rien ne heurtait le rayon visuel, rien que quelques arbustes cristallisés par la gelée, et qui étincelaient au soleil comme des girandoles de pierreries.

Nulle maison, du reste, nulle hutte apparente dans cette vaste campagne. Seulement quelques minces filets de fumée montant à l'horizon près du ruisseau des Nez-Percés, et de temps en temps un individu, homme ou femme, soigneusement enveloppé dans une robe de buffle et chaussé de raquettes, glissant, comme une ombre sur la neige, annonçaient que ces lieux n'étaient pas complètement déserts.

En se rapprochant du ruisseau, on remarquait des monticules par le sommet desquels la fumée s'échappait en spirale.

L'ouverture qui lui livrait issue était étroite, juste assez grande pour laisser passer un homme. Une pierre plate la bouchait à demi. Cette ouverture conduisait à une cabane construite sous la neige. On y descendait au moyen d'un perche, dans laquelle étaient pratiquées des entailles pour poser le pied.

Arrivé dans la hutte, une acre odeur de graillon vous saisissait tout d'abord à la gorge, tandis que des vapeurs opaques vous prenaient aux yeux et vous empêchaient de voir à l'intérieur.

Après quelques minutes pour s'habituer à cette atmosphère lourde, écoeurante, on distinguait une fourmilière d'hommes, femmes, enfants et chiens qui grouillaient dans la loge ou se chauffaient autour d'un feu d'eulekon. L'enceinte formait un carré long; le foyer était au centre, à deux pieds environ de l'ouverture supérieure. De chaque côté s'étendaient des lits en peaux ou en nattes de jonc, distribués en haut et en bas comme les cadres d'un navire, et séparés par des compartiments également en jonc. On en comptait huit ou dix par hutte, c'est-à-dire autant qu'il y avait de familles dans la loge. A des traverses en bois, qui s'entre-croisaient au plafond, pendaient des armes, des instruments de chasse et de pêche, du poisson séché, des quartiers de venaison et des bottes de plantes et de racines bonnes à manger ou à panser les blessures.

C'était là toute l'ornementation, tout le mobilier, à l'exception pourtant des albinos ou paquets de pelleteries qui servaient de sièges aux chefs de la chambrée, et des tikkinagons, planches peinturées, ornées de verroteries et de fanfreluches sur lesquelles les squaws emmaillotent leurs pouparts.

Dans l'une de ces demeures souterraines, nous retrouverons Merellum, la Petite-Hirondelle. Mais elle est bien changée! Sous la couche d'ocre qui cache son visage, jadis si charmant, on découvre l'empreinte de cruelles souffrances. Elle travaille à broder, avec de la rassade et des piquants de porc-épic, une tunique de cuir de daim, tandis que d'autres femmes, vêtues de robes tissées avec du duvet de cygne, s'occupent, soit à préparer des aliments, soit à blanchir des peaux avec la pierre ponce, et que les hommes jouent au heullome [12] ou devisent entre eux.

[Note 12: Pour une description de ce jeu, voir la Tête-Plate.]

Parmi ces derniers, on remarque l'Aigle-Gris et son fils, le
Castor-Industrieux.