—Oui-dà!

Un rire général accueillit cette fanfaronnade.

—Tu ne sais peut-être pas, dit Nabot, que si petite qu'elle soit, la cognée abat les plus robustes chênes, que l'espadon tue la baleine?

—Après?

—Après?… gare à toi!

En achevant ces mots, le nain se jetant brusquement à plat ventre saisissait Brise-tout par une jambe, et, avant que celui-ci eût songé à s'opposer à son dessein, le renversait tout de son long sur le sable, à la grande hilarité des assistants.

Le colosse se releva, en mâchant des paroles menaçantes entre ses dents serrées, et voulut chercher son malin adversaire, mais Nabot s'était prudemment éclipsé.

Les murmures, suspendus par cette plaisanterie, recommencèrent avec plus d'aigreur. Brise-tout, autant, pour faire oublier sa déconvenue que par goût naturel, se constitua le porte-voix de ces murmures.

Il avait plus d'une toise, mesurée des talons au sommet de l'os occipital, et à cette stature extraordinaire il joignait un développement d'épaules presque fabuleux. L'aspect de Brise-tout était fort étrange. Son crâne énorme, carré, hérissé de cheveux ardents, écrasait un cou grêle, long, mais auquel des muscles saillants donnaient l'élasticité et la vigueur d'une barre d'acier. Grâce à la souplesse de ses muscles, Brise-tout pouvait tourner la tête en arrière sans que le reste de son corps opérât un mouvement. Cette faculté était fort utile à notre homme, lorsqu'il avait maille à partir avec quelque rufian de sa trempe, ce qui lui arrivait souvent, attendu que son caractère était en harmonie avec son physique. On pouvait rencontrer visage aussi laid, mais pas plus affreusement laid que le sien. Forcez-vous l'imagination et concevez un masque où, entre deux bourrelets de chair sanguinolente, clignotent deux petits yeux percés en trous de vrille, pointillez le reste de la face d'une barbe rousse, courte, drue, véritable brosse de cardeur, qui se partage de temps à autre, pour découvrir des mâchoires qui feraient honneur à un hippopotame, supposez que tous nous naquîmes sans nez, et vous aurez le portrait humain de François Rivet, dit Brise-tout. Le buste et les membres étaient à l'avenant du faciès. Un thorax monstrueux surplombait deux jambes osseuses et décharnées, dont il semblait avoir escroqué le modèle à une cigogne, et pour compléter ce type, bizarre caprice de la nature, nous dirons que ses bras, gros comme des couleuvrines, ne descendaient guère ait dessous des hanches, ce qui diminuait considérablement la vanité de leur propriétaire et maître. Mélange étonnant de force incroyable et de faiblesse puérile, Brise-tout n'était dangereux pour un adversaire que lorsqu'il pouvait l'étreindre entre ses mains larges, épatées, capables de tordre un fer à cheval ou de réduire en poudre les plus durs cailloux. Mais il éprouvait à se baisser une difficulté insurmontable, comme si les articulations de ses cuisses à son torse eussent été nouées par un calus, et ce vice de conformation, en paralysant toute agilité de sa part, affaiblissait dans l'esprit de ceux qui le connaissaient l'effroi que ne manquait jamais d'inspirer son extérieur.

—Puisque nous sommes abandonnés, beugla-t-il avec l'accent de rogomme qui lui était propre, je suis d'avis qu'on se partage toutes les munitions, et que chacun ensuite s'arrange à sa guise pour vivre ici ou s'en tirer.