Ces dispositions étaient sages autant qu'habiles. Elles accoutumaient à la discipline militaire les routiers, les invitaient à se bien conduire pour obtenir la faveur attachée à la bonne tenue, et mettaient la troupe à l'abri de toute surprise, si, par hasard, l'île était habitée par des sauvages ou par des bêtes fauves.

Les proscrits s'occupèrent jusqu'au dimanche. Pendant cet intervalle, ils se nourrirent de poissons qu'ils capturèrent de la manière suivante: Pratiquant des trous profonds sur le rivage, pendant la marée basse et les entourant de claies d'osiers, ils attendaient que le reflux les eût couverts d'eau; puis, quand la mer s'était retirée, ils se rendaient à leurs pièges qu'ils trouvaient ordinairement remplis de morues, harengs, soles, crabes et autres poissons abondant sur les côtes de l'Acadie.

Jean de Ganay tua aussi plusieurs oiseaux de mer, qui, préparés par le Maléficieux, inventeur du mode de filets que nous venons de décrire, ne parurent pas un mets des moins succulents à tous ceux qui y goûtèrent.

En général les routiers ne manifestèrent pas des dispositions trop rebelles. Soit qu'ils comprissent qu'une mutinerie n'améliorerait en rien leur position, soit que les quatre matelots leur inspirassent une terreur salutaire, ils obéirent strictement aux ordres du vicomte de Ganay.

Le dimanche se montra plus clair que les cinq jours précédents, sans que le soleil se levât à l'horizon. Des nuages aux teintes grises ouataient le ciel, et un vent impétueux soufflait du sud-est.

Dès le matin, Jean de Ganay réunit autour de lui ses compagnons et leur fit un touchant discours pour les exhorter à la patience. Ensuite, il leur lut quelques passages de la Bible. Ces hommes l'écoutèrent avec recueillement. Plusieurs même se sentirent émus jusqu'aux larmes en entendant les consolantes maximes des saintes Écritures. La parole de Dieu, si souvent stérile pour les heureux de la terre, ne manque jamais d'attendrir et de relever tout à la fois ceux qui souffrent. Telle qu'une douce rosée, elle tombe goutte à goutte sur le coeur, l'épanouit et l'inonde de parfums. Ces deux livres éternellement vieux sont éternellement nouveaux: La Bible et l'Imitation de Jésus-Christ. Le premier, grand, noble et fort, élève de tout l'espace qu'il y a entre le ciel et la terre. Le second, doux, aimant, humanise, pour ainsi dire, l'humanité en la divisant.

A celui-ci les tendresses infinies, les conseils séduisants, les sollicitudes maternelles, les pensées virginales; à celui-là les hautes conceptions, les préceptes sévères, les larges inspirations, la poésie grandiose!

Monument colossal et inébranlable, la Bible effraye les natures timides, par la profondeur de ses observations et l'austérité de ses règles de foi. Haut justicier de l'Éternel, elle frappe plus impitoyablement le crime qu'elle ne récompense la vertu. Au coupable, elle dit: Tu seras condamné! au sage: Continue à faire ton devoir!—Rien ne l'arrête, rien ne la surprend, rien ne la fléchit. Sans passions pour les hommes ou pour les choses elle raconte avec la roideur de la vérité; elle fouille dans les arcanes du coeur avec la dureté du chirurgien; elle burine ses pages philosophiques sur des tablettes d'airain; et toujours, soit qu'elle se fasse historiographe, psychologiste ou mentor, soit qu'elle prenne la trompette du prophète, qu'elle parle du présent et du passé; soit qu'elle interpelle les masses ou les individus, les grands ou les petits; soit qu'elle discute, critique, expose; soit qu'elle s'adresse aux sentiments ou aux sens, toujours elle plane dans les régions du sublime.

Pour comprendre la Bible, il faut être homme; pour l'expliquer, il faudrait être Dieu!

Après les pieuses instructions, Jean conseilla à ses subordonnés de ne pas trop s'éloigner des tentes, car la tempête menaçait, et comme ils n'avaient pas encore une connaissance exacte de l'île, il était à craindre qu'ils ne s'égarassent dans le cours d'une excursion.