Le vicomte avait jugé avec raison ces précaution nécessaires pour empêcher le gaspillage d'effets précieux, quelle que fût leur nature, et prévenir des querelles et des pertes de temps. Les condamnés étaient sous l'empire d'une sombre mélancolie; mais peu à peu leur naturel jovial et léger reprit le dessus. Après tout, ils allaient tirer parti du naufrage de l'Érable, et comme l'égoïsme domine les autres sentiments de l'homme, insensiblement des plaisanteries et des éclats de rire déridèrent les fronts moroses.
Nabot et Brise-tout, son plastron, ouvrirent le feu.
Ce dernier, debout devant une tonne énorme, assise sur son fond, essayait de l'étreindre dans ses bras pour l'emporter, mais la tonne plus lourde qu'il n'était fort, défiait ses tentatives et le géant jurait, piétinait et se démenait autour avec une colère vraiment comique.
Ohé, maître Grosbec, cria le Nabot, auriez-vous pas d'aventure une grue?
—Une grue! et pourquoi faire, répliqua l'ex-lansquenet occupé à tirer une longue pièce de bois. Ventre de biche! si grue j'avais en main, bien vite grue j'aurais au pot et grue sous la dent.
—Ouais! dit le nain en ricanant, c'est un pied de chèvre que je te demande, monsieur le marquis du ventre creux.
—Un pied de chèvre! pied de diable même je rongerais, riposta l'autre.
—Mange donc un morceau du tien et gardes-en pour demain, mon vertueux affamé. Mais alors, pour l'amour de la très-sainte engeance titanesque, viens ça, brave soudard, en aide à un pauvret; qui se meurt à la peine.
—Qu'y a-t-il? dit Grosbec, en tournant les yeux du côté du Nabot.
—Vois, repartit effrontément celui-ci, mon affectueux ami, François Rivet, mâle de belle allure et de hautes espérances, qui se tue pour ne rien faire.