Pendant ce temps, les routiers n'étaient pas restés inactifs. Dirigés par les trois matelots, ils avaient réparé leurs tentes et construit pour le vicomte de Ganay une sorte de pavillon, grossier, il est vrai, mais fort confortable, vu la dureté des circonstances. Jean trouva dans son coeur quelques bonnes paroles pour les remercier de cette attention, à laquelle il ne s'attendait pas.

Après le souper en commun, notre héros se retira dans sa nouvelle demeure, suivi du Maléficieux, qu'il considérait dès lors plutôt comme un ami que comme un vassal.

L'infortune a cela de bon qu'elle rapproche les caractères les plus opposés, égalise les conditions les plus diverses et nivelle les classes les plus distinctes. Autant la richesse et le bonheur creusent de démarcations entre les individus, autant la misère et le malheur tendent à combler l'abîme qui les sépare. «La douleur, a dit l'abbé Constant, est la fatigue de l'humanité au progrès.» Cette idée profonde et juste appuie celles que nous venons d'exprimer.—Pour que l'humanité marche rapidement dans la voie de la perfection, il faut détruire les préjugés séculaires, éteindre ce tison de haines allumé par la division des castes, réunir dans un ensemble harmonieux toutes tes fractions éparses d'une société, équilibrer ses forces; et, pour cela, il faut aussi que les membres de cette société souffrent, que les mieux partagés aient besoin de ceux qu'on nomme les déshérités! Rarement, ceux-ci peuvent s'élever d'un coup, mais toujours ceux-là peuvent descendre. Comme d'ordinaire les facultés morales sont plus développées chez les premiers que chez les derniers, leur sensibilité est plus grande. Quand ils pâtissent d'un mal, ils pâtissent doublement, en comparaison des autres. C'est pourquoi ils les appellent ou vont à eux car nous cherchons toujours à nous décharger du poids de nos afflictions sur ceux qui nous semblent plus forts que nous et même à les étayer avec l'indifférence d'autrui…

Brisé de lassitude, Philippe Francoeur, aussitôt entré dans le pavillon, s'étendit en un coin et s'endormit. Le vicomte était abattu; mais son esprit, travaillé par la variété des émotions qu'il avait éprouvées depuis deux jours, ne lui permit pas de livrer immédiatement son corps au repos.

Le Maléficieux bourdonnait toujours son sommeil sonore et régulier. En s'arrêtant pour contempler son visage calme et ouvert, qui reflétait une âme tranquille, Jean aperçut la cassette qu'il avait rapportée de l'Érable et déposée sous la tente, à son arrivée. Autant par curiosité que pour faire diversion à sa mélancolie, il prit cette cassette, s'approcha d'une torche et se mit à l'examiner. C'est une simple boîte de palissandre, incrustée d'argent et portant, ciselées en relief, sur une plaque, deux initiales entrelacées.

—Ce coffret appartenait au capitaine de l'Érable, M. de Pentoêk murmura l'écuyer à la vue du chiffre que surmontait une couronne de comte. Il est bien léger! Que peut-il contenir? ajouta-t-il en soupesant l'objet dans sa main; des papiers, sans doute. Peut-être y trouverais-je des renseignements sur les premiers actes du drame…

D'un autre côté, s'il renfermait des choses privées… je les brûlerai ou je conserverai le tout pour le rendre à sa famille, si jamais…

Un long soupir termina la phrase du jeune homme; il reprit, après quelques minutes de recueillement:

—Oui, mon devoir est d'ouvrir ce coffret; l'honneur et la délicatesse ne sauraient s'en offenser.

Mais l'ouverture de la cassette n'était pas affaire aisée; le vicomte y perdait son temps et ses peines, quand le bruit qu'il faisait en essayant de forcer la serrure éveilla Philippe Francoeur. Saisissant du premier coup d'oeil l'intention du vicomte, il lui dit: