Le jeune seigneur regarda dans cette direction.
—Une querelle, sans doute, dit-il ensuite. Avançons!
Ils doublèrent silencieusement le pas et bientôt atteignirent les premiers rangs de la ceinture formée par les bannis.
L'esprit de ceux-ci était si puissamment tendu vers d'autres objets qu'ils continuèrent leurs clameurs et leurs gestes sans s'occuper de la présence du vicomte. Au milieu d'eux la foule était étroitement annelée. Jean de Ganay fut dans la nécessité de sommer ses subordonnés de se séparer pour avoir connaissance de ce qui les réunissait ainsi.
Son ordre demeura d'abord sans effet; mais Grosbec l'ayant réitéré d'un ton impérieux, les turbulents cédèrent et Jean put pénétrer sur le théâtre même de l'action.
Un drame des plus tragiques paraissait sur le point de s'y dénouer, tandis que les spectateurs hurlaient diaboliquement autour de deux individus dont l'aspect était aussi différent que l'emploi dans lequel ils figuraient.
L'un de ces personnages n'était autre que notre vieille connaissance, le géant François Rivet, surnommé Brise-tout. Mais le deuxième était un étranger, singulièrement accoutré, d'un habillement composé de diverses peaux cousues ensemble par des plantes ligamenteuses. Il portait ce costume comme un manteau: sa tête, ses jambes et ses bras étaient nus. Rien de bizarre comme la physionomie de cet individu. Une épaisse chevelure ébouriffée couvrait son crâne et descendait, en touffes longues et incultes, sur ses épaules tannées par le haie. Elle servait de cadre à un visage maigrelet, rechigné, qui avait un caractère enfantin, quoique la vieillesse en eût déjà marqué les traits de son sceau indélébile. Les membres de cet être étaient secs, démesurément longs, et velus comme ceux d'une bête fauve. Cependant, sa face était veuve de tout poil. On discernait facilement que cette glabréité n'était pas due à des moyens artificiels, mais à la nature.
La position de l'inconnu était celle d'un condamné à mort.
Il avait les mains liées derrière le dos et à son cou s'enroulait un cordeau, grossièrement fabriqué, dont un bout, jeté par-dessus une branche basse du chêne, était tenu par deux robustes routiers, qui attendaient sans doute un signal pour tirer la corde et étrangler la victime placée à l'autre extrémité.
Soit qu'il n'eût pas le sentiment du supplice auquel on le destinait, soit qu'il méprisât les tortures, le malheureux ne faisait aucun mouvement pour essayer d'échapper à ses bourreaux et promenait sur eux des regards indifférents. Devant lui, le corps de Brise-tout. La, poitrine du colosse était toute découverte, et au-dessous du sein gauche on voyait une large blessure de laquelle sortait un sang noir et épais. François Rivet n'avait pas encore exhalé le dernier soupir, mais l'heure suprême approchait pour lui. Sa respiration était inégale et sifflante; une pâleur verdâtre envahissait peu à peu sa figure et ses prunelles s'éclipsaient sous la paupière dans ses grands yeux écarquillés.