COMBAT

Le commandement des rebelles avait été offert au matelot Pierre. Mais celui-ci, trop fin pour assumer une si lourde responsabilité, l'avait refusé. Son sosie, Ruggi, appelé ensuite à la direction générale, s'était empressé d'accepter. Vantard et fanfaron, mais néanmoins brave et amoureux des périls, l'Italien avait toutes les aptitudes requises peur faire un chef d'insurrection.

Pris à l'improviste, les proscrits du camp du lac n'avaient point eu le temps de se mettre sur la défensive.

Ne sachant d'ailleurs à quelle sorte d'ennemis ils avaient affaire, appréhendant que ce ne fussent de ces sauvages Indiens dont ils avaient ouï raconter les horribles expéditions, ils se laissèrent d'abord aller à l'épouvante.

Mais Jean de Ganay connaissait les assaillants; d'une voix puissante, il commanda à ses gens de le suivre et de faire résistance. Chacun s'arma à la hâte, et en quelques minutes les Colons éparpillés sur la rive du fossé qu'ils avaient creusé devant leurs tentes étaient prêts à bien recevoir les agresseurs. On ne distinguait rien encore que des corps se mouvant dans l'ombre. D'intervalles en intervalles des clameurs retentissaient au milieu d'une fusillade nourrie qui partait du bois seulement.

L'ex-lansquenet Grosbec et Philippe Francoeur s'étaient rangés à côté du vicomte de Ganay; près de la porte d'entrée. L'accès du camp devenait donc difficile, car il était protégé par le fossé qui décrivait autour une demi-circonférence dont le lac était la corde.

Avec moins de précipitation, plus de ruse et d'entente, les conjurés auraient eu bon marché de leurs compagnons. Pour cela il eût suffi d'arriver sans bruit jusqu'à l'issue et de se précipiter ensuite dans le camp. Mais la première troupe aperçut un groupe d'hommes qui se promenaient. Caliban, chef de cette troupe, crut que l'un de ces hommes était Jean de Ganay. Comme le but du rebelle était surtout de se débarrasser du vicomte, il ordonna de faire feu. Une fois la première explosion opérée, d'autres se succédèrent alternativement. Ce fut en purs perte. Soit que la nuit les empêchât de viser juste, soit qu'ils fussent inhabiles au maniement des armes à feu, les Soudards n'atteignirent personne.

Jean de Ganay avait ordonné à ses subordonnés fidèles de ne tirer que sur son injonction expresse.

Remarquant que les insurgés ralentissaient leur feu, il jugea le moment favorable pour les engager à rentrer dans l'ordre, en les priant, s'ils avaient des griefs, de les lui signaler pour qu'il avisât à les redresser.

Ce discours fut couvert par des cris sauvages, et une triple détonation vint apprendre aux Colons que les Soudards étaient décidés à tout braver pour assouvir leurs passions.