CINQ ANS APRÈS. (SUITE)
L'intensité du froid agit comme un réactif sur le pêcheur. Ayant recouvré ses sens, il essaya de se remuer; mais la gelée avait glacé ses vêtements. Ce ne fut qu'avec beaucoup de difficultés qu'il parvint à étirer ses membres, puis à reprendre la position verticale. Une fois la rigidité qui guindait ses mouvements vaincue, il interrogea sa mémoire. L'image du combat avec l'ours lui apparut. Songeant à la triste fin de son compagnon, il poussa un profond soupir et se prit à sangloter. Puis, ses regards se portèrent vers l'horizon. L'Océan l'entourait de toutes parts. Il frissonna. N'avait-il donc si courageusement lutté contre une bête féroce que pour périr de froid et de faim? Tout à coup, une lueur de joie l'illumina:—l'infortuné avait aperçu sur le glaçon-esquif le feu que son camarade et lui avaient, allumé pour faire cuire leur modeste repas. Il s'approcha immédiatement du brasier, le raviva, et, tandis qu'une flamme pétillante s'en échappait, il rabattit, le capuchon qui cachait son visage.
Le lecteur l'a deviné: le pêcheur c'était Guyonne. Mais que la belle jeune fille était changée! Où était cette carnation fraîche et rosée qui eût défié le pinceau de l'Albane? où ces chairs souples et fermes que le printemps de la vie avait pétries? où ces traits si purs, si charmants, qui séduisaient le regard, enchantaient l'imagination? où cette sève de jeunesse dont sa physionomie révélait jadis l'abondance et la force? Tout cela, hélas! avait disparu. C'était bien encore cette chevelure opulente et soyeuse, ce front large et bombé, cette figure d'une grandeur imposante; mais la figure était sèche, le front plissé par des rides précoces, la chevelure sillonnée ça et là par des fils argentés. Quelle maladie physique ou intellectuelle avait donc torturé Guyonne, depuis cinq années? car, si son aspect annonçait les douleurs physiques, il exprimait aussi les angoisses mentales. Dans ses yeux on lisait tout un livre de misères.
Ah! bien des attentes déçues, bien des soucis cuisants avaient stigmatisé la pauvre fille de leur empreinte indélébile!
Cependant le jour avançait. Les brouillards s'étaient complètement dissipés. Avec leur résolution, l'atmosphère s'était adoucie. Il était près de midi, et le soleil déchirant, enfin, les voiles qui l'obscurcissaient, brilla dans toute la splendeur de sa majesté.
Sur le glaçon qui portait les destinée de Guyonne, se trouvait une assez bonne quantité de bois. Elle jeta dans le foyer une partie des combustibles, et quand la chaleur combinée du brasier et de l'astre du jour eut réchauffé son corps, elle fit griller un poisson et le mangea. Restaurée par la nourriture, elle réfléchit ensuite à sa situation. Cette situation était aussi triste, aussi désespérée que possible.
Seule la Providence divine pouvait sauver l'infortunée. Guyonne était pieuse: elle se mit en prière.
Sa prière terminée, elle se releva plus confiante.
Poussé par une légère brise du nord, le glaçon naviguait toujours vers le sud. Guyonne, les yeux attachés dans cette direction, espérait que le vent et la marée le porteraient près d'une île. Une partie de l'après-midi se passa ainsi. Mais, quand le soleil commença à descendre au couchant, la pauvre fille sentit renaître ses terribles appréhensions. Elle avait épuisé sa provision de bois. Le froid reconquérait son empire, et pour ne pas geler sur pied, notre héroïne était obligée de faire et refaire à grands pas le tour de sa glaciale embarcation. A quatre heures, Guyonne exténuée par la fatigue, et saisie par l'inclémence de la température, Guyonne tomba à genoux, tira de son sein un scapulaire qui ne l'avait jamais quittée, le baisa dévotement, et élevant ses mains jointes au ciel, avec un air de douloureuse résignation se prépara à mourir.
A ce moment, son existence entière se refléta comme dans un miroir aux yeux de son esprit. Elle retourna au toit natal, à la chaumière de sa famille, près de Saint-Malo; elle revit sa tendre mère, prêta l'oreille aux légendes qu'elle lui racontait le soir pendant la veillée, entendit la bénédiction que lui avait donnée le vieux Perrin, son beau-père, au jour où elle s'était sacrifiée pour Yvon; puis elle aperçut le Castor, frissonna devant Chedotel, rougit de plaisir en contemplant le visage du vicomte de Ganay, répliqua en balbutiant aux questions du jeune homme, admira sa belle prestance, ses brillantes qualités, nagea au milieu des rêves d'amour que tant de fois elle avait évoqués, et intercéda la grâce du Seigneur pour le salut du bien-aimé.